« La fête est finie », l’album d’Orelsan en trois mots

Crédits : Jean Counet

Ce vendredi 20 octobre, Orelsan revient après 6 ans d’absence avec son nouvel album intitulé « La fête est finie ». Un opus sur lequel figurent de grosses têtes de la musique : Nekfeu, Ibeyi, Maitre Gims, le rappeur londonien Dizee Rascal ainsi que notre Stromae national qu’on n’a plus entendu depuis son album phare Racine Carrée. Décryptage de l’album en 3 mots.


Ironique

Depuis la sortie de son premier album « Perdu d’avance », Orelsan est connu pour son ironie malaisante. Dans ce nouvel album, bien qu’il nous confirme qu’il « ne le fait pas exprès », l’artiste a bel et bien crayonné ses albums de sarcasmes et de touches d’humour parfois subtiles, parfois absurdes :

« On m’appelle Nekfeu quand on me croise dans la rue » (La fête est finie)

« Avant t’étais un jeune cool, maintenant t’es devenu un oncle bizarre » (La fête est finie)

« Marion Maréchal me suit sur Twitter, j’aimerai la baiser briser son petit cœur. J’ai envoyé ma bite et un emoji fleur. Bonjour à Papy, je suis pressé qu’il meurt. » (Christophe)

Par exemple, dans le titre « Défaite de famille », Orelsan excelle dans la dérision :

« Tonton, si tu continues d’faire « Yo, yo » avec les doigts

Chaque fois qu’tu passes à côté d’moi, tu les utiliseras pour la dernière fois »

Cependant, l’ironie de cet opus a mué avec un Orelsan à l’aise dans ses baskets de trentenaire. Il a parfaitement su faire évoluer sa musique avec son âge. Par ailleurs, le Caennais glisse quelques lignes à ce sujet et fait part de sa vigilance de ne pas tomber dans le cliché de lui-même : « Je ne veux pas rester figé, piégé, dans mon propre personnage comme une prise d’otage à Disney (…) Où sont passés les stars de ma jeunesse ? Morts ou devenus les parodies d’eux-mêmes ».

 

Spleen

L’opus est incroyablement traversé par le spleen (de la trentaine ?). San, La Fête est finie, Quand est-ce que ça s’arrête, Notes pour pas trop tard, les morceaux sont empreints de nostalgie.  On a l’impression que pour écrire ces textes, Orelsan devait errer dans les tréfonds de son âme pour y cueillir des joyaux mémoriels, existentiels, et tous les trucs en –iel.

Dans une interview, ce dernier racontait qu’il n’était pas le « monsieur » (San en japonais d’où le titre d’un de ses morceaux) qu’il voulait être. « Je ne suis pas si à l’aise que ça avec moi-même, je n’ai pas la réponse à toutes les questions ! » a-t-il dit.

Par ailleurs, le titre de l’album « La fête est finie » peut-être le constat de sa propre vie où la trentaine ferme la porte à la jeunesse, ce graal de la vie où insouciance, irresponsabilité, légèreté sont les consignes à suivre. Quand la jeunesse nous ferme ses portes, nous sommes face à un gouffre où notre âge nous pousse à sauter dans l’inconnu. L’âge adulte, ce trou noir dans lequel nous devons plonger sans avoir le choix. Il n’y a que les souvenirs qui restent. Ces souvenirs qu’Orelsan illustre dans les morceaux comme Dans ma ville, on traine, La fête est finie, Quand est-ce que ça s’arrête et cie.

Comme pour illustrer le seuil de la trentaine, avec l’impression que la vie soit arrivée à son terme, l’artiste ironise dans ce troisième projet :  

« Un jour tu trouves la Vodka Red-Bull dégueulasse, la musique est trop forte, tu connais aucun son qui passe »

« Un jour, tu t’demandes qui c’est c’gros porc dans la glace, et pourquoi tu t’essouffles alors que t’as monté trois marches »

« Un jour, ton pote traîne qu’avec ses collègues de taf. Pourtant, c’est l’genre de connards que vous détestiez en classe »

Ces situations loquaces, illustrent la nostalgie, une certaine vague à l’âme, une crise existentielle par laquelle un individu passe forcément. Bref, si vous vous extasiez devant vos exploits antérieurs et de votre ferveur audacieuse d’antan avant de vous coucher à 22 heures, c’est que la fête est finie et que vous devenez vieux. Toutefois, même s’il est inutile de se bagarrer contre les vagues – surtout celle de l’âme et du temps – chacun a le droit de suivre son rythme pour accepter son destin.

Dans le titre Quand est-ce que ça s’arrête, le Caennais photographie son ressenti par rapport à la notoriété et ces fruits acides :

« Maintenant, y’a plus rien d’excitant (…) J’croyais qu’c’était cool d’être célèbre (…) J’suis mal à l’aise dans leurs émissions télé, j’me fais siffler comme un iench’ ou une meuf bonne ».

Un discours typique d’un artiste connu saupoudré de la touche Orel Zer.  

La pochette de l’album « La fête est finie »

La pochette de l’album est également inscrite dans ce spleen qui traverse l’album. Orelsan est habillé en ninja dans un métro bondé de personnes adultes habillées de manière protocolaire. Le visage d’Orelsan est neutre voire tristounet. L’homme costumé rentre chez-lui après avoir festoyé toute la nuit. La fête est donc finie. Ou plus encore. L’image peut représenter une allégorie de cette société qui glorifie la jeunesse et n’accepte pas le passage adulte. Alors que tout le monde l’est devenu (individus en costume), Orelsan ne le veut pas, s’accroche à la paroi du jeunisme malgré sa prise de conscience par l’environnement qui l’entoure. C’est une tragédie quelque part qui se joue dans un seul individu perdu en lui-même, égaré par l’évolution de sa propre personne. Cependant, le rappeur nous rassure : « j’ai mis la moitié de ma vie pour savoir ce que je veux ». Il parle également de son ennui dans les soirées mondaines et des escapades nocturnes – longtemps prisées – appartenant à une ancienne époque. Le morceau « Paradis » également, une ode à l’Amour à sa compagne, démontre la maturité du MC et l’attitude décomplexée d’un adulte vis-à-vis des sentiments. Et ça fait du bien.

Lucide

La force sans doute de ce projet réside dans la lucidité déconcertante de celui-ci. Orelsan le dit, il reste « vigilant à chaque seconde » pour ne pas sombrer. Dans La fête est finie, la moitié des Casseurs Flowters interroge ces discussions révolutionnaires que nous avons tous tenues et qui n’ont quasiment jamais été mises en action :

« On était censé changer les choses, depuis quand les choses nous ont changé ? On était censé rien faire comme les autres, est-ce que tout le monde mentait ? »

L’album regorge de phrases qui feront échos en nous, à croire qu’Aurelien Cotentin aurait compris l’Homme et ses chimères intérieures. Ces vérités de mauvais goût, car elles nous rappellent nos manquements et la tiédeur de notre supposé courage, brisent tabous et fausses représentations ancrées dans la société. Dans « Défaite de famille », Orelsan parle d’un diner de famille pas tout-à-fait classique. Tandis que ces diners sont généralement l’illustration de la langue de bois où personne n’ose se dire les choses, l’artiste fait tout le contraire. Exemple :

« Merci Arnaud, d’être venu te prendre en photo pour alimenter tes réseaux sociaux. Profiter d’être avec quelques prolos pour pouvoir encore plus jouer les bobos. »

Paolo ? Si tu veux m’impressionner, ce n’est pas en roulant des joins compliqués en utilisant beaucoup trop « wesh » pour un blondinet. Vu que ton père a un problème avec les arabes c’est une très belle ironie. Au passage il a moins de chance de mourir de terrorisme que d’alcoolisme. »

Avec ce titre, Orel prend à contre-pied le politiquement correct pour chuchoter des vérités. Dans Bonne meuf, il dénonce l’idolâtrie des apparences et la popularité. Notes pour trop tard est une vraie leçon de psychanalyse forgée par l’expérience. Orelsan accepte sa posture d’adulte en écrivant une flopée de constats et de conseils drôles, pointus, véridiques, dérangeants, bienveillants :

« Ecoute bien les conseilleurs d’orientation et fais le contraire de ce qu’ils diront »

« Autre chose que tu dois savoir, tu b**seras pas ce soir. Une fois que t’auras compris ça, ça t’enlèvera un poids. Parce que t’as beaucoup trop la dalle et ça va se voir. Parce que t’es beaucoup trop timide, tu vas beaucoup trop boire »

« Personne t’oblige à fumer de la weed. En fait, ça marche mieux sur les hyperactifs. Etre défoncé c’est même pas la partie que tu préfères. Quand t’es déchiré tout ce que tu fais c’est faire semblant d’être clair. »

Crédits : Jean Counet

Crédits : Jean Counet

Notre line coup de cœur pour déconstruire le concours des apparences vit dans le titre Cristophe en featuring avec Maitre Gims. Un morceau « club » a pour habitude de glorifier l’abondance d’argent, de bouteilles sur la table et de filles aux bras des concernés, le tout dans un coin VIP chicos, Orelsan rappe tout le contraire et, par opposition, questionne cette volonté d’exister aux yeux des gens le temps d’une soirée. Après son entrée impériale – avec un « As Salam Aleykum, déjà t’as compris que je m’en bats les couilles » – Orelsan balance : « Je prends pas de bouteille en boite, à Carrefour c’est vingt balles ».

Avec le gratin d’artistes présents sur cet album en plus, Orelsan signe un retour fracassant. « La fête est finie » suivra au minimum le rythme de son dernier album solo sorti en 2011 « Le chant des sirènes » certifié disque de platine (sans le streaming).

Même si « le passage à la vie adulte est rempli de virages » et que pour « devenir un homme, il n’y a pas de stage », un seul conseil à retenir après l’écoute de « La fête est finie » : soyez les fils de l’instant présent et allez se procurer cette perle – condensé de nos non-dits et de nos secrets intérieurs -. Un album qui prouve qu’être cool, c’est être humain avant tout.

Nikita Imambajev
Nikita Imambajev

Nikita Imambajev

Fondateur & rédacteur en chef d'Alohanews. Convaincu que le regard d'un jeune banlieusard sur le monde peut-être une alternative. L'urbain pour étendard.

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