Darrell Cole, itinéraire d’un enfant du monde

Darrell Cole
© Kelly Fober

Darrell Cole est un phénomène de la scène hip-hop belge. Son rap anglophone influencé par la musique américaine puise fortement dans son parcours de vie qui l’a mené de Sierra Leone à Anvers. Il sera prochainement sur la scène de la Tour à Plomb le 7 avril dans le cadre du festival Lezarts Urbains édition Human Traffic. Nous l’avons rencontré pour une entrevue inédite.

Quand il arrive chez Alohanews, Darrell Cole est solaire et décontracté. Venu en train d’Anvers, Bruxelles n’est cependant pas une terre inconnue pour lui : « J’ai un studio à Anderlecht où j’enregistre. J’aime bien Bruxelles, mais c’est plus speed qu’Anvers, il faut aller vite ». Sur la scène flamande, le rap d’expression anglophone a plus la cote que celui d’expression néerlandaise : « C’est dû au fait que le marché n’est pas gigantesque concernant cette langue. Pour les francophones, c’est plus facile. Zwangere Guy est un des premiers gars que tout le monde accepte, avec lui la barrière de la langue ne s’opère pas». Récemment, est sorti le clip « Funk » en collaboration avec Zwangere Guy et Selah Sue. Un délire visuel et scénaristique dans lequel Darrell Cole s’est immergé avec panache. Une expérience très intense affirme-t-il : «Tu fais deux jours de tournage pour un clip de 3 minutes. Il faisait tellement sombre dans le studio que quand on est sorti, on était assez désorienté, mais j’ai kiffé l’expérience. C’est un des trucs les plus fous que j’ai fait ».

 

Multilingue, Darrell Cole s’exprime dans un français parfait. « Quand je suis arrivé en Belgique, je ne parlais pas le français. Je l’ai appris en trainant avec des francophones. C’est par leur intermédiaire que j’ai écouté du rap français. Lunatic, par exemple. Il y avait des morceaux avec des expressions que je ne comprenais pas, je leur demandais et ça me permettait de rentrer encore plus dans l’ambiance. Je kiffe également ce qu’il se fait maintenant, les PNL, Niska, etc. »

La musique, Darrell Cole y baigne depuis l’enfance . Sa mère le soumettait à un exercice de « script traducteur » qui lui sera précieux plus tard : « C’était une époque où il n’y avait pas tous les sites web de lyrics. Je retranscrivais à l’écoute les paroles d’artistes R&B dont elle était fan. Elle voulait avoir les lyrics pour mieux comprendre, car elle n’était pas familiarisée avec le slang américain que je comprenais et que je lui expliquais par la suite ». Une occupation qui lui permettra de saisir intuitivement la structure d’une chanson : « une fois que tu l’écris deux, trois fois tu commences à le voir et tu saisis le truc ».

Darrell Cole

© Kelly Fober

Son itinéraire de vie, il le raconte dans l’éclatant « BOATS », un morceau qui permet de cerner son vécu déchiré entre la guerre et la fuite. Né à Londres en 1989, il déménagera vers son pays originaire Sierra Leone à six ans, où il vivra une enfance confortable jusqu’à ce qu’une guerre civile éclate et l’amène à fuir avec sa mère et son petit frère. Une chanson qui fait écho avec l’actualité et le sort des migrants : « Quand je regarde les journaux et la question de la migration, je me sens concerné d’une manière ou d’une autre, ça fait écho à mon vécu». Tous ces carrefours de vie ont forgé le personnage : « C’est ce qui crée Darrell Cole, c’est l’influence de tous ces pays-là. Un peu moins Londres, car j’étais fort jeune. Mais les autres comme Sierra Leone, États-Unis, Barcelone, tout à fait ». Son père restera à Sierra Leone, il ne le reverra jamais et cela donnera des questions sans réponses, un sujet qu’il aborde dans « Unanswered questions » où il s’adresse à sa fille : « je veux que ma fille ait toutes les réponses, celles que je n’ai pas pu recevoir de mon père ».

 

Avant d’arriver à cette consécration, Darrell Cole avait déjà semé plusieurs graines sur le terrain fertile de son inspiration musicale. Il fonde le collectif musical « Weardo » pour ensuite se lancer seul. Suivront une mixtape (« On My Way » en 2011) et un album « Uncut Diamond » sorti deux ans après. La chanson « 5 seconds » obtient un succès d’estime, le clip chorégraphié sera diffusé sur MTV et l’ancienne chaine locale TMF, mais les radios belges resteront silencieuses. « Le problème c’est qu’il n’y avait pas encore de scène comme aujourd’hui, mon quartier et ma ville me supportaient, mais pas les radios. C’est la même chose comme beaucoup d’artistes à l’époque qui auraient pu toucher plus de monde s’ils avaient sorti leurs sons aujourd’hui ».

 

Il fait ses bagages et part pour Barcelone, la capitale Catalogne connue pour son ambiance festive et endiablée, ses palmiers et sa plage. Un séjour salutaire puisqu’il y retrouvera la foi musicale et l’inspiration: « j’organisais des fêtes à Barcelone, on faisait des showcases avec des artistes internationaux. C’était stimulant, je rencontrais plein de gens, tu sors avec eux, tu vas manger, cela t’inspire et ça te redonne de la motivation » .

Il finit par signer chez Sony et sortir de nouveaux albums (« Loading » et « Still Loading », essentiellement penché sur son passé et « Fully Loaded » plus vers le présent). Actuellement, il est sur un label indépendant. Sa méthode de travail est spontanée et fonctionne avec un instinct raisonné: « Je suis dans le studio. Ils mettent un beat, si ça me plait je commence à poser et penser au temps que j’ai eu à Sierra Leone. Mais je ne vais pas écrire quelque chose sur mon passé avec un beat « club », j’apporterais des thèmes plus légers et gais. Avant que je parte au studio, je ne sais pas trop quel son je veux faire, j’ai une idée, mais ça vient naturellement. L’identité c’est super important, je veux que quand on m’écoute on reconnaisse le style de Darrell Cole ». Étant dans une tradition hip-hop très 90’s, il peut se montrer introspectif et précis sur « Penthouse Dreaming »( où le clip est tourné à New York) comme gai et romantique sur «Outta Control ». Récemment, il a sorti le clip « Four Days In Cuba ». Une chanson dans laquelle il recense son court séjour à La Havane: « c’était super intense, j’étais là pour apprendre sur l’histoire du rhum Havana Club, car je bosse avec la marque. Mais j’ai beaucoup appris notamment sur la culture qui vient d’Afrique. L’ambiance là-bas était extra! C’était mojito tout le temps ( rires). »

Darrell Cole

© Kelly Fober

Comme on a pu le voir dans l’épisode Flag réalisé par Tarmac dans son quartier d’Anvers, Darrell Cole est en osmose avec son quartier d’Anvers où il a même installé un studio : « Les frères en avaient marre de toujours devoir demander des faveurs à des studios pour pouvoir enregistrer, maintenant ils peuvent le faire sans pression. C’est aussi via ma musique que je veux aider mes amis et ma famille, je veux que cela puisse profiter à chacun d’eux ». La mixité et l’ouverture d’esprit dans les quartiers, Darrell Cole souhaite l’encourager également. Le clip « Take me away » montre l’idylle magique et enivrante d’un jeune noir et d’une Maghrébine : « Des tensions à ce niveau, il y en aura toujours, mais je veux montrer à travers cette histoire qu’une situation pareille est possible, si je pars en Amérique et que je montre une vidéo je montrerais celle-là, car c’est un message qui peut toucher beaucoup de monde».

Étant inspiré par les sonorités old-school, il montre qu’il sait aussi s’accorder avec la trap sur « Hard luck no luck. Son nouvel album promet d’être quelque chose de plus hybride : « je bosse dessus à Amsterdam avec mon producteur. On est en train de faire quelque chose de jamais entendu. Ce sera un mix trap/old school mais je n’en dis pas plus ».

Bruno Belinski

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