Ibrahim Maalouf : un voyage inattendu

L’album Diagnostic est la fin de la trilogie « Dia » débutée en 2007 et qui nous a fait voyager entre Orient et Occident et signe la fin d’un long voyage pour Ibrahim Maalouf et le début d’une nouvelle aventure « merveilleuse » …

Diagnostic est un peu une carte de visite, celle d’Ibrahim Maalouf, en effet ;  ce n’est pas un simple album de jazz. L’univers de ce disque est beaucoup plus large, c’est l’aboutissement d’un travail qui mêle rythmes orientaux, classiques et modernes, dans un savoureux mélange. Un mélange tellement éclectique qu’il nous permet en 12 titres de passer d’une ballade au piano, à une reprise de Michael Jackson, de chants orientaux à un hommage à Led Zeppelin, de la musique des Balkans à celle de Cuba.

Amin Maalouf, célèbre écrivain et oncle d’Ibrahim Maalouf

La musique d’Ibrahim Maalouf a quelque chose d’enivrant, de mystérieux et en même temps celle-ci est d’une clarté éclatante. Son histoire, c’est celle d’un garçon né au Liban pendant la guerre civile, d’un garçon qui a dû fuir la guerre. Il grandi en France dans une famille de musiciens et d’intellectuels (on peut citer entre autres son oncle Amin Maalouf, grand écrivain et membre de l’Académie française). Il apprit la musique avec son père, Nassim, en premier lieu, l’accompagnant dès son plus jeune âge lors de ses concerts, avant de suivre une formation classique.

Plus qu’une histoire personnelle c’est aussi celle de sa famille. Ibrahim utilise une trompette customisée par Nassim Maalouf. La particularité de celle-ci est qu’elle possède quatre pistons, le quatrième piston permettant de jouer les quarts de ton, et donc offrant la possibilité de jouer la musique arabe. Ce piston agit dans sa musique comme un pont permettant de rassembler toutes ses inspirations qu’elles soient issues du jazz, du rock, de la salsa ou de musique classique orientale et occidentale.

Ma trompette me permet de rassembler toutes les cultures

Il compose depuis près de 20 ans des œuvres pour trompette et orchestre, des musiques de films et d’autres voyages mélodieux. Il collabore également avec de nombreux artistes venant d’horizons différents. Parmi eux on peut citer : Sting, Amadou et Mariam ou encore Matthieu Chédid.

Au cours de sa carrière, Ibrahim reçoit de nombreux prix comme celui de « Jeune artiste œuvrant pour le dialogue interculturel entre les mondes arabe et occidental » par l’UNESCO ou encore une Victoire de la musique en 2014 dans la catégorie « Meilleur album de musique du monde » (ce fut la 1ere fois qu’un projet uniquement instrumental gagnait un prix).

Dernier titre de cet album, « Beirut », entamé à l’âge 13 ans, résume à lui seul l’album comme il l’explique dans une interview accordée au site 20 minutes :

« Je me baladais dans Beyrouth pour la première fois de ma vie, puisque avant j’oscillais entre la région parisienne et le village de mes parents au Liban. Et j’ai composé la mélodie en me baladant dans les rues de Beyrouth. J’avais mon casque pour écouter de la musique sur mes oreilles, mais éteint. Vers la fin de ma balade, où je découvrais les murs meurtris de ma ville natale, je suis tombé nez à nez avec une vision d’horreur. Une rue jonchée de débris et de bouts de corps humains suite à un attentat à la voiture piégée quelques heures plus tôt. Et laissé ainsi pour les besoins de l’enquête… J’ai été traumatisé par cette vision, et j’ai remis la musique dans mon casque et me suis enfuis en courant. Et comme à cette époque je découvrais Led Zeppelin, il n’y avait ça dans mon casque. »

Ibrahim Maalouf (Crédit : Denis Rouvre)

Cette histoire mêle Orient et Occident, innocence et guerre, peur et courage ; c’est une histoire de vie. Cette trilogie représente la Vie de I. Maalouf et « Diagnostic » en est le point d’orgue. Sensation d’abandon total et d’envoutement sont au rendez-vous dans cet opus. Cette sensation de lâcher prise existe (entre autres) grâce à la capacité D’I. Maalouf d’improviser et de (re)sentir la musique, ce qui permet de faire passer les émotions directement, sans filtre.

Pure, sa musique est sensible et profonde, légère et forte, représente tant celle d’un petit garçon que d’un homme. Comme dirait I. Maalouf : « Tout propos artistique est intrinsèquement lié à une expression humaine et sociale ». Ce disque n’est donc pas que le diagnostic de sa vie c’est aussi un remède à sa (notre ?) nostalgie.

Focus d’Alohanews

Beirut

Personnellement le morceau qui m’a le plus touché de par son intensité et son histoire (évoquée plus haut). Ce morceau a une âme propre. Il résume à lui seul l’univers infini d’Ibrahim Maalouf : un superbe morceau de trompette, débordante d’improvisation avec des sons venus de contrées différentes. On peut citer les rythmes orientaux et la fin rock and roll en hommage aux légendaires Led Zeppelin entre autre. L’ambiance de cette musique est planante, le compositeur nous permet grâce à la répétition de mêmes sonorités de nous « endormir », de faire un voyage en nous-mêmes, une introspection. Une technique qu’utilisaient les surréalistes (comme Éric Satie). L’autre aspect qui rend cette musique intéressante c’est le lent crescendo qui s’installe au début puis retombe (on a presque l’impression que le morceau termine) et reprend pour finir en trombe avec la guitare électrique.

 

Douce

Ce morceau, prélude d’une nouvelle aventure, est une collaboration avec Oxmo Puccino et ne sera sans doute pas la dernière !

Oxmo Puccino et Ibrahim Maalouf (Crédit : Denis Rouvre)

Par ailleurs, l’album d’Ibrahim Maalouf « Au pays d’Alice… » est un album « duo » avec Oxmo Puccino. Ce disque est un des rares avec des paroles, sur une mélodie au piano avec des incursions de trompette qui donne un rendu à l’image d’Ibrahim entre sons orientaux et occidentaux. Le thème de la musique est la douceur mais quand on y regarde de plus près cette douceur est souvent synonyme de sensualité.

« La chaleur d’un soleil couchant (la chaleur un corps sur un autre)
Sort de ce corps à tout bout de champ (part et revient en celui-ci)
La paume fait fondre le bouclier (les mains par leurs caresses permettent de faire tomber les masques)
Rallume des territoires oubliés » (et permettent aux personnes de se laisser aller totalement).

Cette sensualité est renforcée par l’atmosphère crée par la musique qui se veut calme mais avec beaucoup de respiration. Cette musique est aussi érotique que les paroles : il y a un crescendo insidieux durant toute la musique et à la fin en un point tout s’arrête et se calme.

 

Le trompettiste a continué son ascension avec des albums tels que Red & Black Light ainsi que Kalthoum, hommage à celle qu’il a écouté durant toute son enfance : la chanteuse Oum Kalthoum. Ces deux opus, par ailleurs, sont de vibrants hommages aux femmes. Et ce n’est pas fini puisque l’artiste a annoncé un nouvel album intitulé « Dalida » qui sortira le 17 novembre 2017.

Avec ces disques Ibrahim Maalouf nous montre l’étendue de son génie et permette pour de longues minutes de nous évader hors de nos corps et de nos soucis quotidiens.

Luca Cimino

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