“Il ne faut pas confondre culpabilité et responsabilité“

Mourad Boucif est à la fois réalisateur et travailleur social dans la région bruxelloise. Ses films sont à l’image de son caractère : justes et authentiques. Il a notamment réalisé Au-delà de Gibraltar et La couleur du sacrifice. Il nous dévoile son nouveau projet, Les larmes d’argent. Une fiction qui traite du colonialisme et du sort des indigènes pendant la Seconde Guerre mondiale.

Quel est votre parcours ?

Je viens du quartier Maritime de Molenbeek. Je fais partie de ces jeunes qui ont pris le système en plein front. J’ai dû arrêter ma scolarité. Je me suis formé sur le terrain. J’ai eu des difficultés pour trouver un travail. J’ai donc repris mes études. En parallèle, j’animais bénévolement un centre pour les jeunes de mon quartier. Ces structures ont vu le jour suite aux révoltes urbaines qui ont éclaté dans le début des années nonante.

Vos films s’inspirent principalement de votre vécu…

L’être humain est toujours rattrapé par ses réalités. Il y a vingt ans, on nous demandait de calmer les jeunes en leur distribuant des ballons. On les « cachait » des regards. Faire de l’accompagnement avec les jeunes, oui ! Mais il faut proposer un contenu, une substance. Si c’est pour mettre des sparadraps sur des plaies ouvertes, c’est inutile ! Il y a un manque de reconnaissance envers ces jeunes issus de quartiers populaires. Parfois, j’étais en totale contradiction avec mes convictions. J’ai donc cherché d’autres leviers.

C’est à ce moment-là que vous avez commencé le cinéma ?

Dans ma jeunesse, mon père m’avait acheté une caméra VHS. Mon grand frère et moi avions décidé de filmer notre univers. C’est là que sont nés mes premiers courts-métrages et ateliers. Ils étaient modestes mais portaient des vérités très intenses. Nos ateliers reprenaient des thématiques comme le racisme, l’exclusion sociale ou la toxicomanie.

Progressivement, on s’est rendu compte qu’on avait un outil d’une pertinence rare. On a décidé de partager nos travaux à d’autres publics. C’est de là qu’est né le film Kamel. C’est un projet que j’ai mené avec Taylan Barman, un ami très sensible également aux réalités sociales. C’est une fiction inspirée d’une triste réalité. C’est la descente d’un jeune qui fréquentait la maison de quartier et qui est tombé dans la spirale de la drogue. Ici, la frontière entre la fiction et la réalité est quasi imperceptible. Le film est poignant de par son authenticité.Il a été récompensé par de nombreux prix dont celui de la SACD pour le prix du meilleur film belge en 1998.

Est-ce que des personnes du cinéma vous ont tendu la main ?

On a rencontré beaucoup de producteurs et de réalisateurs comme les frères Dardenne. Ces personnes nous ont beaucoup aidés. Elles nous ont fait comprendre qu’il fallait persévérer et mettre davantage de moyens. Réaliser un film coûte très cher. Il fallait donc trouver des structures qui octroyaient des fonds. Kamel a été conçu en deux ans et demi. Cela ne se fait pas aussi facilement.

Quel a été votre premier film financé institutionnellement ?

Il s’agit d’ Au-delà de Gibraltar. C’est un film qui rend hommage à la première génération de l’immigration maghrébine : elle est venue reconstruire l’Europe à la fin des années soixante suite à de nombreux appels officiels. Ces hommes ont travaillé dans des conditions terribles. Ce film veut leur donner la reconnaissance qu’ils n’ont jamais eue. Aujourd’hui, il est urgent d’enseigner la diversité car l’autre est une chance. L’enseignement n’explique pas aux élèves que ce n’est pas un hasard s’il y un camarade plus bronzé à côté d’eux. J’explique que l’histoire a conduit les Européens à ramener des hommes parce qu’ils en avaient besoin.

Dans Les larmes d’argent, vous parlez d’une immigration plus lointaine…

En effet, je vais me rendre compte que l’immigration a commencé beaucoup plus tôt. C’est la guerre, le 1er Septembre 1939, la Pologne est envahie par l’Allemagne. Les Alliés décident donc d’agir. Les Européens ont des colonies un peu partout en Afrique, Asie et îles du Pacifique. On lance donc des appels pour mobiliser les troupes mais ça ne fonctionne pas. Que fait-on ? On réquisitionne les indigènes. Cela représente des millions de personnes ! C’est un apport immense. La France promet l’indépendance aux Etats coloniaux qui s’engagent avec elle.

Dans le documentaire La couleur du sacrifice, nous donnons la parole à ces hommes et ces femmes qui ne figurent pas dans les livres d’Histoire. Il a été diffusé un peu partout et a suscité beaucoup d’intérêt, notamment dans les réseaux associatifs.

Les larmes d’argent est dans la continuité de ce que nous avons fait avec La couleur du sacrifice. C’est une fiction qui rend hommage aux tirailleurs d’Afrique. C’est l’histoire de Sulayman, un jeune poète marocain. A l’image de nos anciens, c’est un homme très simple qui regorge plusieurs trésors en lui. La Seconde Guerre mondiale va changer sa vie. Il sera enrôlé de force dans cette guerre où il intégrera le 7ème régiment des tirailleurs marocains (RTM). Sans le vouloir, ces combattants vont écrire une grande page de l’Histoire avec la bataille de Gembloux. Durant le combat, Sulayman fera la rencontre de Laurent, un Français. La rencontre entre les deux hommes sera difficile. Ce récit nous permet de dépasser la dimension historique. Nous retrouvons une belle fable métaphysique sur la condition humaine…

Le colonialisme est-il un sujet sensible pour le cinéma ?

Sensible, oui ! Ce qui dérange, c’est le fait de rouvrir une partie de l’histoire où la Belgique est indirectement concernée. J’espérais trouver un enthousiasme mais en vain. L’Europe n’ose pas parler du colonialisme et du traitement qu’ont reçu les indigènes. Un exemple : un sujet a été réalisé sur Léopold II par la BBC. Il a été diffusé sur Arte et devait ensuite passer sur la RTBF. Mais cette dernière n’a pas voulu. Finalement, la chaîne est revenue sur sa décision mais le reportage a dû être suivi d’un débat encadré par des historiens relativisant la situation. C’est regrettable !

Pourquoi pensez-vous que 120 ans plus tard, c’est encore tabou ?

Ce sont quasi les mêmes schémas que l’on retrouve. Nous l’avons vu dernièrement avec les 50 ans de l’indépendance du Congo. La Belgique n’est pas encore prête à revoir son passé. J’ai discuté avec la classe politique en charge de la jeunesse et de l’enseignement sur cette question. Elle a vu La couleur du sacrifice. Après la diffusion, tout le monde pleurait devant nos anciens qui étaient présents.

Après avoir conçu un très bon dossier pédagogique avec l’asbl « les Grignoux » (l’une des seules associations reconnues pour concevoir ce type de support), je suis revenu vers nos élus politiques et leur ai suggéré que ce film rentre dans les programmes scolaires. J’avais systématiquement comme réponse : Tu ne penses pas que ton film va attiser la haine ? Ce film va renforcer un certain communautarisme.

On refuse de voir certaines réalités ! Ces plaies ouvertes, tant qu’on ne les reconnaîtra pas, elles ne pourront jamais cicatriser. Je suis d’accord qu’il faut encadrer ce type de sujet surtout si c’est destiné à des publics fragilisés. Mais laisser la situation telle quelle ne fera que générer une certaine frustration. Il y va donc de notre cohabitation entre les différentes composantes de la société. On doit connaître le passé pour comprendre le présent. Cette reconnaissance permettra de témoigner d’une terrible injustice et de renforcer le dialogue.

Sur la question des tabous coloniaux, votre démarche va plus dans le sens de ce qui a été fait en Afrique du Sud avec la Commission vérité et réconciliation. On ne cache pas les crimes mais c’est une condition pour aller de l’avant ?

Je me méfie de ces outils qui sont conçus et ont tendance à prôner de grandes valeurs sur bases de grands discours. Il faut une réelle volonté de la société en générale. Il faut que nos institutions, nos politiciens, nos historiens, nos journalistes, nos scientifiques aient cette volonté. A l’époque, la Belgique, comme d’autres Etats, a commis les pires atrocités pour privilégier ses propres intérêts. Nous n’avons pas le droit de le cacher ! Et certainement pas au nom de ces victimes. De plus, nous allons générer cette frustration auprès des descendants. C’est notre héritage, qu’on le veuille ou non !

Et si on ne veut pas crever l’abcès, est-ce que c’est parce qu’au fond, le colonialisme n’a pas vraiment disparu ?

Il est clair que c’est un passé difficile à assumer. Il ne faut pas confondre culpabilité et responsabilité. Il y a une forme de post-colonialisme qui domine. Il y a encore bien évidemment une dépendance des pays du Sud envers les anciens pays colonisateurs. Il y a des intérêts géostratégique et économique dans ces régions. C’est dans l’intérêt des autorités actuelles de ne pas ouvrir cette boîte de Pandore.

Et le film Indigènes dans tout ça ?

Il y a eu cet effet d’annonce Indigènes. Cet écran de brouillard. On croit que tout est réglé mais concrètement rien n’a été fait. Il faut toujours que chaque ancien se trimballe avec tous ses dossiers pour avoir son dû. Vous avez là des politiques qui ont lancé un effet d’annonce. Jacques Chirac a récupéré l’affaire pour sortir par la grande porte. Le film est une instrumentalisation du système politique.

Qui dit film, dit gros budget et c’est ça le problème actuel…

Le projet Les larmes d’argent se porte bien. On a eu l’aide des services publics belge et marocain (ministères de la culture), sinon ça n’aurait pas été possible. Mettre en place une dynamique cinématographique coûte extrêmement cher surtout quand c’est une reconstitution historique. Je savais initialement que le budget allait être très juste. Nous devions lancer la préparation avec Vanessa Brichaut (productrice belge) sinon nous perdions les subventions octroyées.

J’ai donc couru le risque. Il nous manque 50000 € pour boucler le film. Si j’ai cette somme, on termine dans de superbes conditions. J’ai avancé phase par phase.

Actuellement, on a tourné les deux grandes batailles de Gembloux en premier et l’arrivée des troupes en Europe. Il ne nous reste plus qu’à tourner la partie marocaine où les séquences sont plus intimistes. Nous sommes confiants. De plus, nous avons une superbe équipe.

Si on doit résumer en une idée l’importance des dons pour boucler ce projet, que diriez-vous ?

Actuellement, le monde est en pleine mutation. L’art est le bras armé de la culture. Les artistes jouent un rôle important pour sensibiliser les citoyens. Ils essaient d’apporter leur contribution en utilisant cet outil à bon escient. En réduisant le monde à une calculatrice, ce dernier s’est en quelque sorte vidé de toute substance. Ce projet est porteur de vérités. J’encourage à soutenir modestement. On a lancé un système de souscription léger qui est de 25 € (1). Ce n’est pas énorme comme investissement. La cause est noble. Si des vérités aussi fortes passent sur le grand écran, ce sera une grande victoire !

Propos recueillis par Mouâd Salhi

Quelques chiffres :

65% des indigènes nord-africains ont été raflés par les pays alliés. Contrairement à ce qui est dit, ils n’étaient pas du tout politisés.

1.000.000 d’indigènes sont enrôlés par l’armée française venant de toutes les colonies (Maghrébins, Africains, Malgaches, Indochinois et habitants des îles Pacifiques).

950.000 de ces indigènes étaient mineurs d’âge.

18.000 Congolais mobilisés par la Belgique ont combattu en Afrique.

100.000 soldats issus des colonies sont faits prisonniers par l’Allemagne.

8 mai 1945 : célébration mondiale de la fin de la guerre mais les massacres dans les colonies sont occultés. Rien qu’à Sétif et Guelma (Algérie), 30000 civils ont été tués.

26 décembre 1959 : C’est la date de la création de la loi sur la cristallisation des pensions. La France gèle le taux de pension des militaires issus des colonies sous prétexte qu’ils ne sont plus français.

Nikita Imambajev

Nikita Imambajev

Fondateur & rédacteur en chef d'Alohanews. Convaincu que le regard d'un jeune banlieusard sur le monde peut-être une alternative. L'urbain pour étendard.

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