Keira Maameri : quand l’art est réduit à l’appartenance sociale

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Après plusieurs longs-métrages autoproduits, Keira Maameri nous revient avec « Nos plumes », ce documentaire qui retrace la vie de plusieurs auteurs contemporains : Faïza Guène, El Diablo, Berthet One, Rachid Santaki et Rachid Djaïdani. Pour elle et pour ces auteurs en particulier, leur art est réduit à leur appartenance sociale. Les banlieues, les familles nombreuses sont le prisme par lequel ils sont présentés dans l’espace médiatique. Consciente du talent de chacun d’entre eux et de beaucoup d’autres artistes dans le même cas, Keira Maameri veut donner la parole à ceux qui n’ont pas l’habitude du micro tendu. À l’occasion de la récente projection qui s’est déroulée à Bruxelles, Alohanews est parti à la rencontre de celle qui s’intéresse aux minorités au sein de la majorité. Rencontre.

Keira, pour ceux et celles qui ne te connaissent pas, qui es-tu ?

Je dirais simplement que je suis une documentariste.

Comment t’es venu l’idée de ce thème ?

J’aime énormément la littérature et ces auteurs. Quand j’ai vu comment ils étaient reçus dans l’espace médiatique, je trouvais que le traitement de leurs personnes et de leurs œuvres n’était jamais similaire aux autres auteurs. On les ramenait toujours à leur origine, à leur famille. On ne parlait que très rarement de leurs œuvres.

 

Justement, comment sont reçus ces « autres auteurs » dont tu nous parles ?

Quand ces autres auteurs sont reçus lors d’émissions littéraires dans des émissions à grand public, ils parlent du livre, du personnage, de la façon dont ils écrivent, etc. Ils dissèquent l’œuvre dans le style et dans le fond. Cependant, quand ils reçoivent Faïza Guène, Rachid Djaïdani et bien d’autres, les questions sont centrées sur leurs origines, sur la composition de leur famille, etc. Les fameuses questions sont : « vous êtes issus d’une famille nombreuse ? Vous venez de la banlieue ? Pourquoi vous écrivez ? ». C’est comme s’ils devaient justifier leur art du fait qu’ils appartiennent à une certaine couche sociale.

 

Que faudrait-il faire à ton avis pour égaliser tous les types d’auteurs ? Est-ce que ça ne serait pas lié à un problème plus profond qui concerne la société en général ?

Tout d’abord, je pense que les personnes qui tendent le micro doivent faire des pas vers l’autre. Je pense que nous, nous avons déjà fait tellement de pas vers eux. Même notre rébellion est une sorte de pas vers eux, mais ils ne le comprennent pas. Ni les critiques, ni les remarques, ni les avancées ne sont réceptionnées dans l’espace médiatique. Le pire, c’est qu’ils ne perçoivent même pas le problème. La solution est une remise en question profonde de leur a priori, une écoute approfondie de tous les ressentis que l’on fait parvenir vers eux. J’aurais juste envie de leur dire : constatez, écoutez, comprenez !

Tu nous dis que l’on ramène toujours quelqu’un à son identité, comme si cela était un procédé négatif. Est-ce que justement mettre en avant une couche de la population diversifiée et plurielle avec ses spécificités propres n’est pas une manière de les « mettre en lumière » ?

Nous sommes qui nous sommes, avec notre culture et notre héritage. Il n’y a aucune honte à avoir. La question est : est-ce que l’on est perçu véritablement comme cela ou simplement pour autre chose ? Je ne suis pas sûre qu’ils voient les aspects positifs en nous regardant. Après, peut être que je suis négative.

Est-ce que tes revendications ne sont pas en quelque sorte en accord avec la théorie de l’être « essentiel », c’est-à-dire un être perçu et dépourvu de tout emballage social et de toute influence externe ?

Tout à fait, mais ça reste compliqué dans la pratique. Le prisme par lequel ils nous regardent est rempli d’emballage et d’a priori. Ce qu’ils voient n’est pas forcément vrai c’est-à-dire que l’imaginaire qu’ils ont construit autour de l’autre, c’est l’image d’un groupe : tu n’es que très rarement perçu comme toi-même. Tu es construit selon un imaginaire collectif.

Est-ce que ça ne vaut pas pour toutes les couches de la population, cet imaginaire collectif que l’un s’obstine à coller à l’autre ?

Peut-être. Là où c’est vraiment fatigant, c’est même lorsqu’on t’a identifié comme appartenant à un groupe, on te dit « non, mais toi tu n’es pas du tout comme ça ! ». C’est-à-dire que le « comme ça », ils savent exactement ce que c’est. Un peu comme si l’autre faisait partie d’un grand contenant dont il serait extrait par « exception ». Mais à chaque faux pas, on peut directement retourner dans ce contenant. Nous ne sommes pas perçus comme des êtres uniques.

 

« Nous sommes liés par des gens qui ont des clichés dans la tête » – Rachid Santaki

 

Il y a une citation qui dit « ils ne savaient pas que c’était impossible, donc ils l’ont fait ». Est-ce que le fait d’avoir trop connaissance des inégalités et de sa « différence » ne conditionnerait pas l’ascension sociale ?

Il est primordial d’avoir connaissance de ces inégalités-là. Non pas parce qu’elles vont conditionner notre ascension sociale, mais plutôt pour les dépasser. C’est Danton qui disait que « pour vaincre, il nous faut de l’audace encore de l’audace, toujours de l’audace. Du coup, soyons audacieux, car l’avenir nous appartient.

 

« Soyez à votre place partout et débarrassez-vous de tous vos complexes » – Faïza Guène

 

Comment expliques-tu le fait que ton documentaire fasse salle comble, mais qu’il n’y a aucune boîte qui accepte de te produire ?

Pire que cela, il faut comprendre que ce n’est pas un refus de nous produire, c’est une inexistence totale. D’autres, comme moi n’existent pas aux yeux des boîtes de production. Ils ignorent totalement et ma présence et celle de mon film. C’est aussi simple que ça. Cela est vrai pour moi Keira, mais cela vaut pour tous les autres réalisateurs de mon « acabit ». Pourtant, il existe des réalisateurs de talents, hors normes qui continuent à ne pas exister. Pour moi, c’est totalement incompréhensible.

Dans ton précédent documentaire « Don’t Panik » sorti en 2009, tu mettais en lumière les rapports entre l’islam, stigmatisé dans le monde occidental et les rappeurs, dépeints péjorativement par les médias. 6 ans plus tard, est-ce que la situation a évolué ?

Je ne pense pas qu’on puisse parler d’évolution, car ce film est réellement daté dans le temps. Du côté des médias, je pense que le rap ne sera jamais considéré à sa juste valeur et du côté des artistes, les choses ont véritablement changé.

Si je devais refaire le film à l’heure actuelle et interviewer les rappeurs à nouveau, aucun ne dirait la même chose. Et si je devais interviewer d’autres rappeurs, ils ne diraient pas ce qui a été dit à ce moment-là. La perception des choses a changé. En général, les gens sont beaucoup plus souples par rapport à la question musicale. Les artistes ont amené leurs réflexions ailleurs.

Le musulman a aujourd’hui des préoccupations beaucoup plus graves le concernant personnellement ainsi que ses semblables, qui sont plus vitales et urgentes que celle de la place de la musique dans l’islam. Ils ont dépassé cette question en y trouvant leur équilibre.

Tu déclarais également vouloir faire un documentaire sur le football et le racisme. Qu’en est-il de ce projet ?

J’adorerais, mais je ne peux plus m’autofinancer. Après 4 films, je n’ai plus d’énergie pour réaliser des films autoproduits. Les subsides ne me sont jamais accordés et il est impossible de savoir pourquoi. Il m’a fallu plus de 5 ans pour réaliser le documentaire « Nos plumes ». C’est beaucoup trop long sans aide. Je pense que c’est vrai lorsqu’on dit que le nerf de la guerre, c’est l’argent.

Le dernier chapitre de ton film s’appelle « Transmission ». L’auteure Faïza Guène nous dit d’ailleurs de « ne pas être un ennemi pour nous-mêmes et de nous donner l’occasion ». Quel serait ton conseil pour ces jeunes qui se frottent aux murs de l’imaginaire collectif ?

Tristement, ces murs sont très insidieux. Donner des conseils serait insuffisant pour pouvoir les combattre. Pourtant, mon conseil ressemble à celui de Faïza : je dirais juste que tout triomphe, réussite ou victoire ne se fera nullement sans intrépidité, courage ou audace. Pour faire simple : n’écoutez personne, allez au bout de VOS rêves…

Propos recueillis par Bahija ABBOUZ

 

Soulina

Soulina

"L'art est le plus court chemin de l'homme à l'homme ". Soulina tend vers cette rencontre car il y a de l'âme dans chaque expression artistique.

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