Kohndo, le Bruce Lee du hip-hop

Kohndo

Artiste et activiste Hiphop, voilà comment se présente Kohndo après 25 ans de carrière. Beaucoup le connaissent par le Pont de Sèvres dont il est originaire ou via la Cliqua avec laquelle il collaborera 4 ans, mais Kohndo, c’est aussi et surtout 20 ans de carrière solo et 4 albums à son actif.

Le dernier, Intra Muros, est sorti en février 2016. Ce projet qu’il qualifie de « complexe » puisqu’il comporte 12 titres à la fois interdépendants les uns des autres et totalement indépendants, il a mis trois ans à le concevoir. Trois années de travail pour proposer quelque chose qui lui semble être « un témoignage de vie » puisqu’il y évoque à la fois le travail mené lors des ateliers animés en milieu carcéral pendant plus de dix ans, mais aussi la séparation, la vie de famille, bref « le meilleur comme le pire que peut vivre tout à chacun ».

 

Se qualifiant davantage comme un « musicien qui fait du rap » que comme rappeur, Kohndo développe une approche globale de la musique, correspondant à sa perception de la culture qu’il a vu naître : le Hiphop entendu comme un art à la fois visuel et auditif, mêlant la passion du Djing, de la danse, du graff et du rap.

Bercé par dès ses 14 ans par les apports de Dee Nasty, KRS One ou MWIDI, il fréquente assidûment les sages poètes de la rue et notamment Zoxea dont il est proche depuis plusieurs années, il développe auprès de ces mentors outre-Atlantique ou voisins de palier une culture d’activiste social et découvre un message qui mixe éducation et divertissement dans une perspective d’émancipation et d’éducation populaire. Puisque le Hiphop est un mode de vie, a way of life disait KRS One, les principes de Peace, Love and Having Fun s’inscrivent dans sa vie et dans ses perceptions de la musique. Comme il le dit, « je viens d’un rap qui avait envie de fabriquer des gens éclairés avec un impact positif sur le monde ».

Ce Hiphop qu’il décrit comme « lumineux » n’a pas disparu à ses yeux, mais se dilue. Il raconte comment il a observé le Hiphop envahir tous les pans de la société, jusqu’à favoriser l’émergence de nouvelles esthétiques dans chaque domaine. Ce développement conséquent et heureux a néanmoins induit plus cloisonnement, sans pour autant annuler la dimension culturelle bien qu’elle soit moins visible. Elle demeure à ses yeux comme « un filet d’eau claire dans l’océan ».

Bien que mélangée au reste culturel, marketée souvent, elle reste une lame de fond qui fait qu’aujourd’hui de nouvelles économies Hiphop se développent grâce à des entrepreneurs Hiphop, des chercheurs et des intellectuels Hiphop s’attachent désormais à valoriser cette culture et il n’est plus rare de rencontrer des avocats Hiphop voire des politiques. Autrement dit, la culture Hiphop n’est pas morte même si elle évolue, se transforme en se frottant au néolibéralisme, aux enjeux sociétaux du moment et aux attentes des maisons de disques. Pour Kohndo, elle n’est donc pas morte, mais se donne à voir moins aisément puisque devenue quelque part une culture dominante.

Se qualifiant régulièrement de « rêveur », Kohndo se réjouit de l’importance qu’a pris le Hiphop dans l’industrie musicale notamment tout en observant qu’il vient d’un monde et d’une culture basée sur l’espoir, le partage et le collectif qui ne correspond pas forcément aux enjeux actuels du rap game polarisé par les clashs, la recherche du buzz, et la mise en avant du « sale » comme force de vente. Souhaitant amener quelque chose de plus clair, de propre, afin d’en prendre le contrepied, Kohndo propose un univers et un parcours alliant transmission et rencontres, expériences de vie et rencontres, quête de soi à travers le dialogue avec autrui. Guidé par sa curiosité qu’il dit aussi devoir au Hiphop, il ne se met pas de barrière et peut à la fois être le premier enseignant de rap au conservatoire de Puteaux, division Musiques Actuelles, ouvrir la première classe de rap dans une école privée de musique (ATLA) et développer des musiciens confirmés du CRR de Cergy autour de l’esthétique rap.

Premier surpris de son parcours lorsqu’il regarde en arrière, n’ayant « jamais imaginé vivre tout ça », commençant à rapper grâce à l’émission de Sidney qu’on ne présente plus et un passage par le BBADJ de Boulogne Billancourt. Si le Hiphop lui a appris quelque chose, c’est bien à ne pas se mettre de barrière géographique, intellectuelle ou sociale. Il découvre Puteaux grâce a DJ de son groupe de l’époque (Coup d’État Phonique) comme il s’intéressera à la musique et son histoire par le biais du sample. Autrement dit, le Hiphop lui permettra de s’exercer et de développer plusieurs cordes à son arc du beatmaking à la production en passant par le journalisme.

Considérant toujours la vie comme une quête à la fois réelle et spirituelle, Kohndo n’a pas fini d’apprendre. Aujourd’hui, il souhaite, en plus de devenir pianiste, développer ses compétences d’arrangeur et de chef d’orchestre en plus de l’accompagnement et le développement d’artistes, la valorisation de ses acquis pédagogiques et la poursuite de son activité de création musicale. Bref, il continue sur sa voie, son chemin de « chercheur de flow », de celui « qui raconte des histoires, produit des disques » sans autre motivation que celle « de faire des chansons de rap ».

Cette quête, à la fois spirituelle qu’artistique, ne distinguant pas l’un de l’autre, Kohndo l’incarne dans chacun de ses projets. Constatant qu’il doit sa carrière solo « uniquement au public », que toute sa production tient aux « rencontres avec des gens qui apprécient ma musique », il a toujours souhaité faire valoir ces rencontres, temps d’échange et de partage qui ne dépendent pas des enjeux commerciaux, y échappent même. Jamais signé en maison de disque, toujours en difficulté quand il s’agit de convaincre les professionnels du secteur qui se concentrent sur l’actualité et les effets de modes, Kohndo apparaît comme un cheveu sur la soupe de cet univers « sale ».

Privilégiant les personnes aux succès, les rencontres aux contrats, les collaborations authentiques aux mariages forcés, il relate avoir fait « des rencontres qui m’ont permis de créer. Des mécènes ». Toujours reconnu comme un artiste de qualité par ses pairs et son public, il connait tout au long de sa carrière de véritables succès d’estime qui le placent comme un fil rouge du rap français sans jamais se poser la question de savoir si ça va marcher. Comme il le dit « je ne réponds pas à une actualité ou une mode, je me demande juste ce que je vais apporter de nouveau, de différent pour le monde ? Comment je vais apporter ma part de progrès ? ». En somme, c’est sa contribution à l’œuvre de l’humanité, à l’histoire de l’art qui le motive et non le nombre de ventes.

C’est pourquoi il ne s’embarrasse pas des codes actuels et des tendances. Proposer un album tous les six mois, hors de question, car un album c’est pour lui « donner à voir ma réflexion d’artiste », réflexion qui suppose du temps, de la maturation, de la digestion et ne se fait pas en un claquement de doigt. Cette réflexion s’appuie sur sa volonté de devenir meilleur en tant qu’homme et en tant qu’artiste. Pour ce faire, et puisque la réflexion se nourrit de l’Autre, il s’entoure de gens qui lui apportent à la fois de l’expérience et du savoir nouveau tout en renforçant sa foi en l’autre que le « mektoub » ou le « destin » comme il dit (les deux mots sont utilisés dans sa bouche) met sur sa route.

C’est notamment l’expérience proposée à travers le clip Demain, le jour réalisé par Cédric Villaret, aka DJ SKORE. Il raconte l’avoir rencontré à l’occasion d’un concert donné à Grenoble alors qu’il est alors en tournée promotionnelle pour Intra Muros. Frappé par le parcours de son interlocuteur à la fois DJ, passionné d’aviation, d’astronomie et de vidéo, il se souvient du plaisir associé à ces premiers échanges. 

De là germera l’idée de faire un clip ensemble qui mettra deux ans à se réaliser du fait de l’incompatibilité des agendas ! En somme, la rencontre a fait le larron, mais pour être effective, elle a supposé que l’envie de partage et de collaboration s’éprouve avec le temps. Le clip n’en sera que l’excuse finalement, car le projet de départ est avant tout « une grosse randonnée dans le Vercors afin de mieux se connaitre, nous éprouver et échanger. Finalement, le clip était assez secondaire ».

Au-delà de son envie de proposer quelque chose de l’ordre du positif, de l’espoir, de la foi en la vie et en l’autre, du propre en somme, puisqu’il relève que « ça fait du bien, à mon âme notamment », car évoluer dans ce milieu peut parfois interroger sur la place à prendre au milieu du marasme, c’est avant tout une quête pour lui-même que cette collaboration lui permet. Comme il le dit, le métier de l’artiste est « de créer des émotions qui sont personnelles » et celui du réalisateur est de les mettre en image pour les rendre accessibles à d’autres. Mieux vaut donc bien se connaître et se comprendre pour collaborer. Quoi de mieux qu’une randonnée pour ce faire ? Comment mieux signifier cette dimension de quête, d’effort, d’élan vers l’autre qu’une expérience commune de dépassement de soi ?

KohndoIl raconte que « pour trouver la bonne image, le bon point de vue, on marchait parfois 6 à 7 heures d’affilée ». Observant le parallèle entre la recherche menée en studio pour trouver le bon beat, le bon son, il raconte que ces efforts ont non seulement renforcé la relation entre lui et son réalisateur, mais aussi la mise en perspective de deux parcours différents qui se rejoignent néanmoins par petites touches. À travers cette quête vers un objectif commun, c’est aussi leurs histoires, leurs passés qui se rencontrent. Non seulement, ils partagent une véritable passion pour la musique et notamment l’univers développé par Kohndo, mais l’un et l’autre ont vécu en Afrique noire, ont donc mixé des cultures et des apports différents, voyager à travers le monde, observer des espaces tout aussi différents, etc.

Quand il évoque le parcours de son acolyte, il rend compte de la manière dont Skore a toujours été guidé par ses passions. 

Pour la musique d’abord et la société de vinyles qu’il créé avec son frère, pour les sciences ensuite et la manière dont il va développer la première entreprise de drone en France. Autrement dit Skore et Kohndo partage cette volonté de ne pas rester cloisonner dans un champ, d’effectuer des passerelles tout en gardant comme leitmotiv la passion et uniquement la passion. À la base de tous leurs engagements, celle-ci vient les guider dans leur quête tant sociale que personnelle. C’est précisément, cette quête partagée qui est exposée dans le clip, la manière dont les compétences de l’un viennent se fondre au service de celles de l’autre et vice versa, leur envie « d’aller plus loin, plus haut, le combat contre soi-même nécessaire au dépassement de soi pour accéder à quelque chose de plus grand ».

 

Incarnant le personnage d’un samouraï sur le chemin de la connaissance, dans l’esprit du Bushido, c’est l’interaction entre les protagonistes qui prime sur l’objectif visé. Par ce biais, il éprouve l’idée que le chemin prime sur le but à atteindre et constate que finalement la démarche du samouraï n’est pas très éloignée de celle de l’artiste. Le parallèle devient alors évident, même si cette idée a germé bien avant cette quête. En effet, Kohndo raconte que la première à lui avoir soumis cette idée (encore une rencontre !) c’est Bouloumsouk Svadphaipane (réalisatrice) avec qui il a travaillé sur un autre projet. D’une rencontre à l’autre, la quête se poursuit et s’enrichit des apports de chacun.

Au final, le résultat proposé rend compte de cette expérience commune, de cette marche de l’un vers l’autre et pourtant côte à côte, de l’aventure et la découverte de soi et d’autrui à travers le clip qui rend compte de l’expérience de chacun combinée à celle de l’autre pour amplifier un projet commun. Pour l’un comme pour l’autre, perfectionnistes de nature, le rendu est « magnifique, mais reste bien en deçà de ce que nous avons vécu et éprouvé tout au long du chemin parcouru », mais l’apport mutuel fait trace et s’inscrit en chacun : « il m’a assoupli et je lui ai ouvert de nouvelles perspectives ».

La rencontre s’effectue donc dans sa dimension la plus existentielle, l’un et l’autre s’apportent et se modifient au contact de l’autre, propose quelque chose de commun et ouvrent de nouvelles perspectives tant pour l’un que pour l’autre. Une expérience Hiphop en soi, puisqu’elle mêle le partage, le collectif et l’expérience en soi que 1+1=3, qu’on est plus fort ensemble et que le partage donne un goût plus agréable à l’expérience.

En somme, Demain, le jour propose au rap game une sorte de pied de nez. Face à la lutte de tous contre tous, c’est l’expérience commune qui vaut le plus. Face à la pression temporelle du zapping, du buzz, des réseaux sociaux, la prise de temps et de distance reprend ses droits et que nos véritables ennemis ne sont pas les autres, mais nous-mêmes afin de contrer la pensée binaire occidentale qui fait passer l’Autre pour l’enfer. C’est une logique de samouraï que Kohndo propose avec ce clip, une façon de renouer avec l’essence même de cet art martial qu’est le rap, de cet art du dépassement de soi.

Benjamine Weill

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