Les paradoxes de la parentalité expliquée en rappant

Parentalite

À l’approche de la rentrée, le rap français se fait prolixe. Nombreuses sont les sorties attendues avec leur lot de déceptions et de belles surprises. D’un côté, les références permanentes aux substances pharmaceutiques s’amplifient au point de faire thème commun faute d’avoir plus de fond. D’un autre, la maturité et la réflexion sur le sens de la vie s’immiscent via des occurrences à la parentalité. À croire que certains s’interrogent sur le sens de leur message sachant qu’ils sont essentiellement écoutés par des jeunes qui pourraient être leurs propres enfants à l’instar de Booba qui dans Petite fille issu de son Trône , rappelle que « Si tu fais des marmots, pense à être là ». Toujours ambivalent sur la question, il glisse dans « A la folie » combien « celles qui me connaissent savent comme je les respecte toutes », tout en laissant planer le doute dans « Ca va aller ». Brouillant les pistes, il alterne entre papa poule : « il n’y a qu’ma petite fille qui me court dans les bras » et culte de la virilité brutale et possessive : « En vrai, j’m’arrête à la schneck ». À croire que la parentalité inquiète tant et si bien que ces messieurs s’interrogent sur leur propre comportement et le modèle qu’ils donnent. C’était déjà ce que proposait Damso dans Peur d’être père sorti sur Ipséité : « comment donner l’exemple de ce que j’serai jamais, hey (…) Policier, peut être tu seras/Que pourrais-je faire contre ça ? ». Si être parent consiste à faire ce qu’on peut avec ce qu’on est, alors impossible de se refaire, de revenir en arrière pour laver son passé et force est de constater que ces enfants devront se construire dans un monde qui n’est déjà plus tout à fait le nôtre, qu’ils feront leurs propres choix et qu’ils devront se positionner, peut être différemment de leurs parents. C’est le jeu. Winnicott disait qu’une bonne mère n’est pas celle qui fait les choses parfaitement, mais celle qui est suffisamment bonne, autrement dit, celle qui fait de son mieux sans croire qu’elle agit parfaitement. Celle qui doute et se questionne. N’est-ce pas justement ce que plusieurs rappeurs tentent de faire ? Ne sont-ils pas eux aussi dans une recherche d’équilibre entre ce qu’ils ont été, espéré être, ont projeté d’eux-mêmes et ce qu’ils sont devenus ? Le temps passant, il semble que soit venu celui de la remise en question sans forcément chercher à donner des leçons comme l’induit Damso dans le titre a priori à l’opposé destiné à la BO du film Tueurs.

 

La parentalité amène donc à ces questions sur soi que la jeunesse occulte, attendu qu’elle n’a de comptes à rendre qu’à elle-même. Lucio Bukowski dans Reliquaires issu de Nativité sorti fin novembre 2017, constate que son « fils pousse un peu chaque jour, coup du temps moqueur ». Être père ou mère renvoie chacun d’entre nous à notre propre enfance, à nos propres éléments de construction plus ou moins enfouis. Forcément, cela génère de l’inquiétude, voire de l’angoisse, car être parent c’est aussi prendre conscience de sa finitude, de sa condition mortelle. D’une part, le souvenir de soi a ceci d’angoissant qu’il en signifie la dimension passée, finie. D’autre part, la responsabilité induite à l’arrivée de l’enfant fait prendre conscience que ce petit autre dépend fondamentalement de soi pour assurer ses conditions d’existence. Celui ou celle qui était jusqu’alors dans la seule considération de soi et de ses besoins, se voit alors obligé de faire aussi avec cet autre qui peut mourir par défaut de soin, d’attention, voire de parole. Non seulement cela implique une prise de conscience nouvelle de l’altérité et de la responsabilité, mais cela précipite aussi dans une prise de conscience de notre mortalité. Ce passage de l’autre côté de la barrière rapproche de la fin de vie, éloigne de l’enfance et surtout inscrit l’adulte dans une perspective générationnelle qui le renvoie autant à ses ancêtres qu’à sa propre fonction de passeur de témoin. C’est d’ailleurs ce que Lucio rappelle : « Et du vieillissement sans condition des vignes de mon cœur/Suis-je celui que j’espérais devenir il y a vingt ans ? Du moins je m’en rapproche, comme l’heure de la clôture ». La question posée est : suis-je fidèle à moi-même, intègre, suis-je un modèle pour mes enfants qui me renvoient à mes propres rêves, mes propres valeurs et paradoxes ? Face à la parentalité ces questions quasi universelles se posent, à croire qu’elles participent de l’humanité de chacun. Dans Sphinx, Lucio, fidèle à sa poésie et ses références, y fait un clin d’œil explicite : « Le sphynx dans mes tripes m’a craché son énigme/J’ai relié les points, ça a donné ces lignes/La tourmente et mon cœur dans une étrange étreinte/L’insecte écrasé est une étoile éteinte ». Le sphynx qui n’est autre que la figure de l’interrogation métaphysique dépose au sein de nos ventres la question commune à tous les hommes que la parentalité incarne. De ces questions, des ébauches de réponses s’expriment par le biais de l’expression rapologique afin de faire aller ensemble des émotions contradictoires, des paradoxes que seule la poésie peut résoudre, mettre en perspective, sortir d’une représentation binaire de la vie et de la mort (car toute mort est une vie antérieure et toute vie renvoie à sa mort nécessaire). Être parent c’est prendre conscience de cette absurdité de l’existence.

 

Sans faire directement référence à sa progéniture, c’est aussi ce que développe Pejmaxx dans son album. Tout au long de son projet, il distille des messages sur sa compréhension du monde. Loin de chercher à se faire modèle, il préfère donner l’exemple de ses prises de positions et choix de vie histoire de faire trace, de laisser son empreinte. N’est-ce pas aussi un moteur de la parentalité ? Laisser une trace en ce bas monde pour répondre aux questions existentielles qu’il nous pose : Qui suis-je ? Où vais-je ? Dans quel état j’ère ? Dans Rien de plus vrai, Pejmaxx constate la brièveté de la vie et l’importance de signifier à l’entourage combien il compte histoire de « graver le nom des proches dans le cœur avant de les graver dans la pierre ». Cette leçon de vie somme toute assez classique pourrait être celle d’un père à son fils qui cherche à lui éviter de refaire les erreurs qui ont été les siennes, d’accepter les aléas comme des potentielles forces et de voir en ses failles un moyen de s’améliorer « Toutes les chutes sont des leçons, j’les accueille pas avec faiblesses/Mélange pas tout faut discerner la soumission de la souplesse (…) savoir perdre ce n’est pas inné, ça prend des années, ça se travaille » explique-t-il dans ADN . La jeunesse peut nous induire dans une forme de toute puissance qui ferait croire à une forme d’éternité, d’absolutisme. Par le biais de la parentalité, c’est bien cette dimension absolue, immuable de la jeunesse qui s’effrite. S’inscrire dans la perspective de la filiation, c’est aussi rejoindre l’humanité dans son ensemble en prenant conscience que nous n’en sommes qu’un maillon avec un début et une fin. L’enjeu n’est plus sa propre réussite, mais le passage de témoin opéré. De soi, le curseur se déplace vers autrui, vers cet autre dont il s’agit d’assurer la survie. La parentalité nous inscrit dans une lignée et c’est aussi ce que l’artiste développe dans Cœur de Miel : « Demande à ma mère si je suis un mauvais type, si je lui fais pas honneur (…) C’est pas si simple, apprendre la vie frère, ça prend du temps». Il faut laisser le temps nous maturer, les expériences nous rappeler que nous ne vivons pas seuls, mais avec et pour les autres…

Dans Dernier Manuscrit, né le 1er décembre dernier, Furax et Jeff le Nerf se retrouvent pour faire le point sur le monde et ses maux et ouvrent aussi la perspective d’une issue par le biais de l’amour paternel justement. Si ce n’est pour soi, faites-le pour eux, pourrait-on lire entre les lignes. Le salut ne peut venir que de la force donnée par la progéniture, elle qui motive à se lever le matin, donne un sens nouveau à l’existence, permet de garder le cap quand tout porte à perdre la tête. Bien que tout semble s’obscurcir autour de nous, que les contes de fées se révèlent être des cauchemars réels, que de nouveaux virus se développent, que la confiance est difficile à maintenir, que l’amour de la vie est mis à mal régulièrement, l’enfant continue d’incarner la forme de l’espoir et de l’ouverture des possibles même au fin fond des abîmes. C’est ce que Jeff explique dans La prunelle de mes yeux : « Ex vaurien, nos marmots ont fait de nous des hommes valables. Y a qu’elle qui pouvait me dresser, le cœur en chien j’avoue/Et j’reste un vieux loup blessé avec les yeux pleins d’amour ». La parentalité ne fait pas devenir quelqu’un d’autre, mais elle permet de se nuancer, de se vivre sur un autre mode, de découvrir même des émotions qu’on croyait disparues comme l’évoque à son tour Furax : « la faire rire aux éclats, c’est gagner deux tiercés dans l’ordre ». Le rire de l’enfant qui n’est pas feint ni forcé renvoie à la force de vie pure. Il est ce par quoi les frontières s’abolissent, les différences s’estompent et le commun s’aperçoit. Le rire est magnifique, sublime, comme le rappelait Annie Leclerc dans Paroles de Femme : « Un jour peut-être, nous inventerons ce que nous avons mis tant d’acharnement à empêcher ; le plus simple, le plus vrai, le meilleur, le plus fou et le plus sage : l’harmonie de nos rires ». Faire rire son enfant, c’est donc à la fois réduire la différence générationnelle, construire un pont entre les générations, mais aussi entendre la vérité du monde, sa simplicité, sa récompense qui vaut tout l’or du monde : « Trop attachante quand elle me dit « assieds-toi papa chante » » (Furax) (…) « Je sais qu’il n’y a pas un biz’ qui vaut un bisou sur sa fossette/du bonheur instantané et j’le prends tant qu’il est al » (Jeff le Nerf). Alors qu’entre Booba et Damso, on ne sait plus bien qui du père ou du fils cherche à imiter l’autre, voire à dépasser l’autre, c’est ici en chœur et en osmose que Furax et JLN se font écho : « Dans l’torse, boom boom, la douleur tu sens » rappent-ils de concert, afin de donner à entendre combien aimer ses enfants, c’est aussi souffrir pour eux, chercher en vain à les protéger des maux du monde qu’ils devront pourtant affronter par eux-mêmes. Comme tout parent, l’un et l’autre visent le meilleur pour leur enfant, tout en constatant combien cette parentalité les a aussi ouverts à eux-mêmes, remis debout : « Elle est ma came, elle m’a ramené debout, mon/Cœur, elle est ma canne, elle est ma rame et mes deux poumons » (Furax) « n’a d’yeux que pour elle, y a que pour elle que j’ferais du mieux que j’pourrais/J’fais tomber masque et lunette, là j’te parle de ma prunelle » (Jeff). Les émotions que génèrent les enfants justifient de se saigner pour eux et c’est pourquoi les deux compères concluent leur album par A l’encre de nos veines.

La vie reprend le dessus sur tout, sur la peur, sur l’inquiétude, sur la dépression. Cette vie qui s’exprime par les pleurs et rires de l’enfant, lesquels agissent directement sur le cœur des parents rappelant que la connexion entre les individus n’est pas qu’intellectuelle, mais avant tout émotionnelle. Il suffit d’un rien, il suffit d’un rire pour que tout s’illumine en soi. Être parents c’est expérimenter la brièveté des choses, découvrir de nouvelles priorités, la mise en perspective d’une éternité par l’adjonction des traits d’union que les générations sont. C’est aussi ce que 2spee Gonzales dans son projet City Light sorti le 1er décembre sur lequel on retrouve ses acolytes de toujours de Dino Killabizz à Flynt en passant par Daddy J, San Luis ou Taïro. Il évoque notamment dans Ah souhait (par la bouche de San Luis) que « Le love nous donne les moyens d’avancer », refrain scandé comme le seul vœu valable : être aimé comme rempart au stress de la vieL’amour des siens est primordial et 2spee le sait bien, « une vie on en a qu’une, il ne faut surtout pas la gâcher, prends soin de ta famille » répète-t-il à plusieurs reprises après avoir prié : « protèges mes proches plus que moi ». C’est parce que je suis entouré, choyé, considéré que je peux obtenir la sécurité suffisante pour affronter la vie. C’est par cette certitude que chacun peut se construire une image suffisamment bonne du monde pour y agir et ainsi réaliser le rêve de chaque génération que résume 2spee ainsi : « que nos enfants soient les fils qui construisent l’Histoire ». C’est précisément cette conscience que l’avenir réside dans les mains de nos enfants plus que dans les nôtres qui l’amène aussi à interroger les comportements parentaux déviants dans Obscur silence où Taïro vient lui prêter main-forte. Dans ce titre dont tous les fonds seront reversés à l’association Dyonésienne Home (qui lutte contre les violences conjugales), les ravages d’une éducation qui dénie à l’enfant son statut de sujet sont exposés. Car si la parentalité sauve des vies, elle peut aussi en ôter, en briser.

 

La parentalité est généralement belle, porteuse d’espoir et d’amour même là on l’on en croyait les sources taries, mais cela ne va pas sans crainte, sans souffrance et potentielle difficulté. Elle peut aussi être totalement l’inverse, car elle nous renvoie aussi à nos archaïsmes, nos sentiments les plus enfouis, les plus bruts. La conscience de la fragilité d’autrui nous renvoie aussi à sa nécessaire protection et la souffrance à lui éviter, voire à notre propre souffrance, parfois considérée comme indépassable. Aimer c’est souffrir pour autrui, considérer que cet autre est un peu nous aussi et l’amour parental en est le paroxysme. Il y a presque quelque chose de pathologique (au sens étymologique du terme, à savoir source de souffrance potentielle) à l’amour parental comme ledit Furax « pas faire semblant, je les aimerai comme un malade elle et sa mère ». Cette douleur inhérente à l’amour des siens qui fait que leur souffrance résonne, voire s’augmente en nous par la conscience des impacts et des conséquences c’est ce que Jeff rappelle en interpellant l’auditeur « Tu crois que devenir père apaise ? T’es bourré, tu rêves/Tu crois que j’suis pépère ? À peine et pour elle j’tuerais ». Être père c’est à la fois renaître à la vie par le biais de sa progéniture, panser des plaies qu’on croyait gangrénées, mais aussi revivre les souffrances qui ont été les nôtres, comprendre que nos actions ont des conséquences sur les autres, quitte parfois à ne plus pouvoir se raisonner. N’est-ce pas finalement ce qui se traine en ligne de fond tout au long du projet de Guizmo Amicalement vôtre aussi sorti ce 1er décembre ? Le titre Pardon, le laisse à penser tout du moins.

 

La parentalité est avant tout une émotion, une affection qui peuvent agir comme un vaccin sur nos propres traumatismes, tout en étant le lieu de notre possible perte. Elle nous amène à vivre sur le fil ténu qui fait aller ensemble la raison et l’affection et nous amène à trouver l’équilibre entre une éducation et des valeurs à transmettre et un amour inconditionnel quasi viscéral : « Pour elle s’il faut, j’donnerais ma vie gros puis j’prendrais la tienne (…) J’suis fou de mon bijou, mon cœur tout cabossé » (…) « c’est le rêve, avis aux gars chaud/Lui faire du mal serait me faire passer le reste de ma vie au cachot (…) Elle est ma reine, je dépose les armes au pied de son trône ». En somme, ce que Jeff et Furax nous amènent ici à penser c’est que le trône n’a pas à être occupé par le père, mais revient à notre progéniture qui incarne le renouveau, l’avenir, le possible. Être parent, c’est comprendre qu’il s’agit de passer la main et non de vouloir absolument la garder sous peine de verser dans une forme de « jeunisme » qui refuserait de voir le temps qui passe, les générations qui se succèdent et que le monde que nous avons construit leur appartient désormais, qu’il est avant tout pour eux et non plus pour nous satisfaire. C’est d’ailleurs ce qu’induisait aussi Kool Shen en 2016 dans Debout, à croire que cette culture qui compte aujourd’hui presque trois générations s’inscrit désormais dans une forme de transmission nécessaire.

Benjamine Weill


Benjamine Weill est philosophe spécialisée sur les questions liées au travail social et la culture Hip-Hop. Elle tient également un blog sur Mediapart. 

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