RAP : à qui profite le sale ?

Rap sale

Avec Mekolo Biligui, blogueuse et journaliste rap pour divers médias, nous nous sommes interrogées sur le sale dans le rap français. Pourquoi est-il si présent? Comment est-il perçu? A quoi ou à qui sert-il? Se cantonne-t-il au rap ou y est il juste plus remarqué? Si oui, pourquoi? Voici les questions que nous nous sommes posées pour amorcer notre échange.

Paris Dessus Dessous © Hashka

Paris Dessus Dessous © Hashka

Alors que la France a célébré la victoire de son équipe de football, supposée représenter son ouverture et sa diversité, les débats entre ceux qui revendiquent la dimension cathartique de la vulgarité des slogans dans les stades et ceux qui déplorent cette culture de masse comme étant avilissante, ont fait rage. Sauf qu’au-delà du bien-fondé ou non de l’amour du football, n’est-ce pas surtout la question de la bienséance qui s’y niche ? Ce fameux « bon goût à la française » si précieux à « notre » culture, mais que personne ne saurait finalement définir ? Ce qui est sûr, c’est que le mauvais goût, le vulgaire, le sale doivent être bannis de ce qui « représente la France », en tout cas en surface.

L’image donnée au monde se veut lisse, diverse, ouverte, politiquement correcte. Mais entre les relents racistes qui entourent les institutions qui mènent le jeu footballistique et les révélations d’agressions sexuelles dans les fans zones, difficile de faire la part des choses entre ce qui est sale et ce qui ne l’est pas. Les affres des supporters peinent à être mis en exergue afin de ne pas gâcher la fête. L’image de cohésion et d’amour collectif que l’on cherche à traduire et la question des origines des joueurs restent tabous. Bref, le vulgaire, le sale, le mauvais goût semblent plus facile à dénoncer quand ils ne touchent pas à la grandeur de la France.

 

Souvent, voire systématiquement, pointée du doigt dans le rap français, la vulgarité semble se cantonner à ce domaine. Quand Médine souhaite faire le Bataclan, l’insurrection vient des défenseurs de l’ordre moral qui y voient blasphème républicain et mauvais goût. Quand il est question que Damso chante l’hymne des Diables Rouges, le peuple se soulève contre cette « erreur de casting » vu la vulgarité du bonhomme. Pourtant, l’hymne de l’union Belge a été confiée à Grand Jojo, comme le précise Mekolo Biligui, blogueuse et journaliste rap pour le magazine iHH, chroniqueuse radio dans le VRF Show sur Radio Campus Paris, dans le Toho-Bohu sur Radio VL, qui dit dans Tiens c’est la belle vie « ma nourrice était négresse, c’était une noire avec des tresses quand je prenais le sein j’aimais ça, ça goûtait le chocolat ». A croire que le racisme ouvertement exprimé vaut mieux que la régression au stade anal et que l’humour à caractère sexuel ne vaut qu’à condition d’être cantonné au sport. Dans le cadre de cette communion nationale, les dérives sont socialement acceptables (tant racistes que sexistes), mais dans le rap tout est suspect. L’un et l’autre relève pourtant des mêmes mécanismes : la catharsis, la sublimation, le dépassement de soi pour rejoindre le collectif, le sentiment d’appartenance.

N’était-ce pas précisément, ce que Damso avait pourtant tenté d’exprimer dans cet hymne intitulé Humain qui oscille entre déclaration d’amour à l’humanité et dépit face à son inconsistance ? Sentant que son statut d’idole l’éloigne du reste de l’humanité, à la manière dont sont traités les joueurs de foot, il ne sait plus où donner de la tête. Sauf que dans le foot, les compétences physiques et tactiques sont admirées, la violence sur le terrain est minimisée, les joueurs deviennent intouchables indépendamment de leurs comportements ou prises de paroles. Pour garder ce statut, il leur suffit d’être bons sur le terrain, de marquer des buts. Dans le rap, c’est toujours la vulgarité, le sale, les affres judiciaires des rappeurs, leurs accointances personnelles, leur passé qui sont dénigrés. D’un côté, le « vulgaire » est minimisé, de l’autre, il est sur vendu. Damso lui-même évoque « facture, courrier et rappel, pense à faire du sale », rappelant ainsi que pour faire un tube et donc de l’argent (vulgairement nécessaire à la vie quotidienne), il suffit de mettre des propos qui choquent et notamment des références sexuelles. Vulgaire ? Vous avez dit vulgaire ?

 

Le mot issu du latin vulgaris, signifie foule, commun des hommes, multitude. Par définition, tout phénomène de masse peut être considéré comme vulgaire, sans pour autant que cette notion soit péjorative. Elle ne le devient qu’à partir du moment où elle désigne une fracture entre la masse et l’élite. C’est parce que la vulgarisation consiste à rendre accessible au plus grand nombre ce qui était jusqu’alors réservé à un petit nombre (notamment en référence à la Bible écrite en latin, vulgarisée par les réformistes comme Luther au 16ème siècle ) qu’elle devient mal vue, par cette élite. J. Simon en 1854 écrivait dans Devoir : « La société d’élite raille impitoyablement cette vulgarité, elle se croit beaucoup plus originale, beaucoup plus personnelle » (p. 147). C’est donc l’élite qui décide de ce qui est vulgaire ou non, cette élite qui fait de la victoire de la France un événement fédérateur et populaire, mais refuse de pervertir la jeunesse avec des textes jugés « trop sales », « trop violents », « trop vulgaires ».

Bref, que les jeunes (et les moins jeunes) exorcisent leurs archaïsmes (et notamment sexuels) lors d’événements sportifs, tout va bien, mais si c’est dans des concerts de rap, voire dans des festivals, rien ne va plus. A croire que l’influence que ces acteurs peuvent avoir sur la culture dans son ensemble fait craindre à cette élite qu’elle perde le contrôle du bon et mauvais goût ? N’est-ce pas ce que Médine tente de nous faire comprendre en invitant avec lui des rappeurs émergents ou confirmés dans Grand Paris pour faire du « son pour les cochons végétariens » ?

 

Considérer le foot, comme le rap, comme vulgaire en soi est donc une forme d’élitisme social. Renforçant ainsi les clivages et les oppositions binaires, l’élitisme social, culturel, sexuel même n’est autre que l’expression d’un sentiment de supériorité et de toute puissance qui ne fait que gangrener les relations sociales. Si l’on accepte que le football donne lieu à autant de liesse positive et négative, pourquoi le reprocher aussi fort, aussi médiatiquement au rap ? Finalement, le principe est le même : exorciser quelque chose de sale en nous, pour en faire du beau. N’est-ce pas le fond de la dimension artistique ? Alors que le foot, comme tout sport, est avant tout une métaphore guerrière qui permet de dépasser le conflit armé en le transformant en conflit sportif, l’art est une transformation plus subtile car relevant du psychisme. L’artiste s’appuie sur ses passions, convictions, sentiments, sensations, émotions pour les traduire au monde. Forcément, il peut y avoir des erreurs d’interprétation, même quand le texte paraît explicite. Qu’en disent les auditeurs justement ? Mekolo nous explique que : « Si le « sale » est un moyen d’expression utilisé dans le rap, c’est qu’il procure aussi à celui qui le reçoit une sorte de catharsis. En effet ce procédé touche le plus souvent nos émotions et nos désirs les plus bruts, les plus secrets. »

Depuis la renaissance, l’art est considéré comme suspect car comportant une dimension érotique que le pouvoir en place cherchait à garder sous silence. Avec Michel Ange, cet érotisme artistique vient percuter l’ordre moral qui définit comme vulgaire, tout ce qui signifie la dimension émotionnelle, affective, sensible de l’humanité. La sexualité en étant la pierre angulaire, elle devient le vulgaire par excellence. Depuis, la plupart des mouvements artistiques mêlent considérations érotiques, transgressions des normes (notamment morales) et messages sociétaux. Cela vaut pour le rock et son adage « sex, drug and Rock’n’roll », pour le punk et son « no future » et pour le HipHop avec son « nique ta mère » devenu aujourd’hui un « niquage en règle » où beaucoup sont en « route pour aller niquer des mères » (Vald), voire la génération du dessus (les grands-mères) induisant ainsi une filiation évidente. La vulgarité est revendiquée comme faisant partie du genre, comme étant un de ses fondements contre cet élitisme justement : le rap est vulgaire, violent, mais ravi d’être là comme nous l’a rappelé Sadek en fin d’année dernière jouant à la fois des clichés des genre et de la joute verbale.

 

Cette vulgarité est intrinsèque au genre et tous ceux qui se souviennent de TSN, de Minister Amer ou même du « toucher nique sa mère » de NTM le reconnaissent avec une bonne dose d’honnête intellectuelle. Elle fait partie du rap ne serait-ce que dans la dimension érotique du genre, souvent passée sous silence. A l’heure d’une démocratisation du sexuelle, voire même d’une surexposition, comment comprendre que les références sexuelles dans le rap soient systématiquement dénigrées, alors qu’elles sont survalorisées dans tous les autres pans de la société ? Finalement, ce qui est vulgaire c’est surtout ce qui se réfère au sexuel de manière brute, sans fard. Depuis les années 90, il est rabâché médiatiquement que le sexe n’est pas sale. C’est pourtant ces occurrences qui continuent d’être pointées comme l’étant dans les textes de rap. L’humour sexuel totalement acceptable dans l’hémicycle, ne l’est plus sur les ondes ? La libération sexuelle ne vaut qu’à condition qu’elle corresponde aux normes sociales actuelles ? Lorsqu’une femme est qualifiée de vulgaire, l’individu en question est taxé de sexisme, mais qu’en est-il de l’inverse ? Quand Cardi B évoque sa sexualité de manière brute et sans filtre, elle s’émancipe et se libère des carcans qui entourent la sexualité féminine, mais quand Seth Gueko interroge s’il est « métrosexuel s’il encule un contrôleur », c’est de la vulgarité homophobe et nauséabonde ? A croire que le rap ne peut comporter de second degré, de niveaux de lecture, qu’il est forcément brut, bas de plafond, vulgairement masculin donc gras, lourd, en force. Mais quelle jolie image du masculin qui ne saurait pas rire de lui-même ? Un petit tour sur la chaîne de Seth Gueko et que celui qui n’a pas souri me jette la première pierre.

 

L’humour est une forme d’art, comme le rap. Il consiste à grossir un phénomène de société qui interpelle pour en démontrer la caractère absurde ou signifiant. Mekolo évoque à ce propos : Le « je t’avais bien niquer ta race » de Damso dans Macarena. Cela permet de faire appel à ce que nous avons tous déjà pensé ou ressenti d’une manière franche et simple lors d’un énervement émotionnel. Cette forme d’art qu’est le « sale » envoie aussi dans la tête de l’auditeur des images fortes, claires, saisissantes à l’image des métagores (métaphores à l’image ultra violente) de Booba. Le sale sert d’habillage à la punchline pour la rendre encore plus percutante pour les oreilles de l’auditeur. Ce qui est intéressant avec ce procédé, c’est le contraste entre la lourdeur des images utilisées et la légèreté que cela procure à l’ensemble. Le rap ne se doit pas toujours d’être grave et sérieux (conscient) de temps à autres il a aussi le droit d’être léger et le « sale » est aussi un moyen d’y parvenir.»

Depuis le début du genre, l’humour est présent et participe même de l’écriture. Cet humour si spécifique au milieu qui consiste à tailler, vanner, tourner en dérision les grands hommes et maux de ce monde. Cet humour qui n’a pourtant pas de sexe et qui joue des représentations sexuelles pour en démontrer le caractère souvent absurde. D’après Mekolo : « Le sale a aussi pour but de faire rire, car le rap fait souvent preuve de beaucoup de second degré, mais encore faut-il en avoir soi-même ! L’humour, potache certes, mais humour quand même, est le fonds de commerce de certains de rappeurs, qui se servent du sale comme vaisseau de le leur humour à l’image de l’éternel barlou Seth Gueko ou encore notre empereur de la crasserie aka Alkpote ou Lorenzo. Mais le sale ne se fait pas n’importe comment, en effet Alkpote, Seth Gueko et Booba font partie du top 10 des rappeurs français au vocabulaire le plus large après MC Solaar. Hasard ou coïncidence ? Comme quoi le sale se travaille et ça se travaille bien ! »

Si l’humour rapologique tourne actuellement essentiellement autour d’une vision acerbe, débridée, dominante de la sexualité, n’est-ce pas aussi pour donner à voir et à penser combien cet espace a pris de l’ampleur dans nos vies, parfois au point de faire perdre de vue, les autres formes de relations sociales, humaines ? A l’heure du tinder généralisé, de l’injonction sexuelle faite aux adolescents, de l’importance des accès à une sexualité perçue comme seule vecteur d’émancipation et de définition de soi, de l’incertitude législative encore en cours sur la sexualisation potentielle des mineurs, n’est-ce pas logique que les rappeurs (hommes et femmes), les artistes en somme, questionnent à leur niveau, à partir de leurs représentations, ces phénomènes sociaux ?

Finalement, il est assez logique que beaucoup s’immisce dans la béance sociale ouverte entre un monde où le sexe, le sale est partout et l’autre qui se voile la face sur les rapports humains (notamment entre les sexes). Cette béance qui ne fait que reproduire l’hypocrisie sociale en la matière donne à croire que le beau, le bien, le vrai doit être ainsi et qu’il n’est certainement pas du côté du plus grand nombre, il est réservé à certains. Comme l’exprimait le jeune Josman dans Vanille « le monde pue la merde, mais il a un goût de Vanille et tout le monde aime la Vanille ».  Nous vivons dans un monde de merde, mais qui se donne des airs de bon goût. L’image a pris le pas sur le fond, le paraître sur l’être, la popularité sur le talent : « génération rien pour l’honneur, tout pour la réputation ».

 

Ceux qui l’ont le mieux compris sont certains patrons d’industries, de labels et de maisons de disques qui incitent les jeunes rappeurs à insister sur la dimension la plus vile de leur art car ça fait vendre. Le problème, n’est donc pas dans le genre, mais dans sa promotion, sa distribution, son industrialisation. Bien sûr, jouer le jeu participe de ce système et chacun se retrouve responsable de son propre piège. Mekolo précise à ce propose : « l’auditeur rap ne recherche pas que du sale dans sa poésie quotidienne, la preuve en est la pluralité du rap actuelle avec ses différentes écoles. Son polymorphisme lui permet d’utiliser tous les outils que la langue française met à sa disposition, le sale comme le propre ». 

Comme le footballeur en ligue 1, le rappeur qui signe en major ou qui connaît un succès de vente, n’est plus le seul maître de sa carrière et devient un poulain d’écurie. Il est formaté dans son image, ne maîtrise plus ses contrats, devient un produit. A ce titre, il devient quelque part esclave de lui-même, de ses succès et la moindre baisse de popularité peut lui coûter sa carrière. La course au like qui fait rage ne permet pas d’être dans une création libre et évidente. Il faut faire des tubes et donc cesser de donner « du caviar à manger a des porcs », comme l’exprime Dosseh dans Putain d’époque avec Nekfeu. A force de constater que ce qui vend, ce n’est pas la réflexion de fond, mais bien le sale, le sexuel brut, le vulgaire (si l’on en croit le discours des maisons de disques), il décrit comment il s’est plié à ces nouvelles exigences. Dans un monde où seule la réussite financière compte, alors même qu’elle reste perçue comme vulgaire dans l’opinion publique, comment ne pas comprendre que certains rappeurs usent du vulgaire pour atteindre cette réussite ? Même si ce choix reste discutable, n’est-il pas induit par l’air du temps, la tendance ?

 

Toujours est il que la confusion demeure, ce n’est pas tant le rap en soi qui est sale, vulgaire, avilissant, mais bien l’industrie qui l’entoure qui peut s’avérer nauséabonde. Celle tenue par les représentants du bon goût, où se décide ce qui est bon ou mauvais sans autre forme de procès qu’un jugement de valeur individuel. En son sein, certains auraient pu jouer la diff, mais malheureusement, comme dans le foot, la course aux euros a pris le pas sur l’esprit Coubertin. L’important n’est plus de participer, mais bien de gagner coûte que coûte et il semble que cet état d’esprit ait gangrené le game. L’enjeu n’est plus d’être en émulation permanente, mais de se donner des coups de coudes et feindre des attaques futiles et puériles. A croire que les tenanciers du game participent de son propre dénigrement.

Benjamine Weill & Mekolo Biligui


Benjamine Weill est philosophe spécialisée sur les questions liées au travail social et la culture Hip-Hop. Elle tient également un blog sur Mediapart. 

 

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