La représentation des musulmans dans les musées d’art islamique

© Jan Willem Broekema / Flickr

Depuis une dizaine d’années, les musées consacrés à l’Art islamique, situés dans les villes occidentales et ailleurs, connaissent une véritable expansion et ils attirent de plus en plus de curieux. Qu’ils soient experts ou amateurs, l’intérêt est bien réel.

Malgré cet attrait extraordinaire, il existe une différence majeure entre la manière dont les spécialistes des musées représentent l’art islamique et les individus, artistes ou pas, qui sont porteurs d’une culture musulmane vivante. Au final, très peu de liens sont faits avec la population musulmane actuelle.

Un des exemples les plus frappants de cet écart est certainement celui de l’un des plus beaux musées du monde : le Louvre à Paris.

En effet, en 2012, le château ouvrait au public son espace consacré aux œuvres du département de l’Islam : la plus grande collection d’Europe avec près de 3000 œuvres. Cette aile dédiée à l’art islamique est d’une part, l’une des réalisations architecturales les plus importantes depuis les travaux du grand Louvre. Et d’autre part, elle est la plus grosse opération de mécénat (100 millions d’euros) jamais réalisée par le musée. Certains de ces mécènes étaient présents lors de l’inauguration pour écouter le Président de la République de l’époque, François Hollande, prononcer un discours où il mettait l’accent sur le dialogue des civilisations, insistant sur le fait que l’Islam et l’Europe entretiennent une relation historique de partage.

Cela paraissait pertinent, surtout dans un contexte de montée des pensées identitaires et de tentation de repli sur soi, il y a un grand besoin de dialogue et de connaissance mutuelle au sein de la société. L’art, justement, peut être un excellent moyen de contribuer à ce dialogue. C’est d’ailleurs ce souci de donner une image positive et plus proche de la réalité des musulmans et de l’Islam qui a poussé, le prince et homme d’affaires saoudien, Al Walid Bin Talal à faire un don de 20 millions d’euros pour aider le Louvre dans son projet, comme il l’explique dans une interview accordée à la BBC.

Mais malgré ces déclarations d’intentions, la narrative mise en place par les curateurs ne fait aucun lien ou très peu avec la population musulmane française ou avec l’Islam contemporain. Par ailleurs, les artistes de culture musulmane qui sont actifs et qui influencent le paysage artistique dans des disciplines variées ne semblent pas avoir leur place dans l’exposition consacrée à l’art islamique.

Aile consacrée aux Arts de L’Islam au Louvre / © Rudy Ricciotti

En effet, que cela soit à Paris, à Bruxelles ou encore à Chicago, aujourd’hui la plupart des grandes villes occidentales sont multiculturelles et les musulmans, qui y vivent, qu’ils soient croyants ou athées de culture musulmane, contribuent à la vie de ces sociétés diversifiées. Aussi, il se trouve parmi eux beaucoup d’artistes dont les productions sont influencées de près ou de loin par une culture musulmane qu’ils s’approprient tous à leur propre manière. Et même s’il n’est pas toujours possible de savoir ce qui est inspiré ou pas par l’Islam dans ce qu’ils font, les musulmans sont présents dans le monde artistique.

En outre, les musulmans eux-mêmes ne se définissent pas par un seul aspect : « Je ne me revendique pas uniquement de la communauté musulmane. Je suis membre de la communauté française et de la communauté hip-hop », explique le rappeur français, Médine. Nous avons surtout l’impression qu’ils ou elles voient les hybridations, les mélanges, comme des richesses qui transcendent les frontières tracées d’avance. Ainsi, pour le chorégraphe belge Sidi Larbi Cherkaoui, on peut être tout à la fois et trouver l’unité : « …on me proclame bouddhiste, et je n’ai aucun problème avec ça, mais si on me dit : « vous êtes musulman », je réponds : « pourquoi pas ». Si on me demande si je suis chrétien, je réponds : « Si vous voulez ». Je ne me proclame rien du tout, en fait. J’ai juste tendance à penser d’une certaine manière qui n’est pas dans une dualité, mais dans une unité. »

D’ailleurs, dans le même esprit, il est impossible de les décrire de manière à créer une catégorie homogène : « les artistes islamiques » par exemple. Mais nous pouvons dire qu’il existe des artistes imprégnés par l’Islam, qui réalisent des choses, qui se font connaître, certains en s’inscrivant dans une « tradition d’avant-garde » ou dans une contre-culture et d’autres en ayant une conception plus académique de l’art, etc. En d’autres termes, les artistes de culture musulmane sont là. Ils ont des choses à exprimer et ils vivent souvent la consécration dans leur domaine.

Louvre / © Flickr

Alors on peut se demander pourquoi il n’y a pas de liaison entre ce qui se passe aujourd’hui et ce qui est montré au musée, entre les artistes contemporains et ce qui fait partie de leur mémoire. Pourquoi n’y-a-t-il pas de narrative faisant le lien avec les musulmans qui vivent autour du musée et qui font partie la société, qui sont partie prenante de la vie parisienne et qui constitue également aussi le public du Louvre ?

Les réponses à ces questions sont complexes et mériteraient d’être étudiées plus en profondeur tellement il y a d’éléments en jeu (artistiques, sociologiques, politiques, financiers, etc.), mais l’une des explications vient probablement du concept d’art islamique lui-même et de la manière dont il influence la représentation des musulmans contemporains.

En effet, lorsqu’on visite le musée, ce que nous voyons ce sont des objets dont l’histoire se situe entre le 7e et le 19e siècle et qui couvrent des zones géographiques allant du Maroc à l’Indonésie en passant par l’Iran et la Turquie. Tout se passe comme si l’art islamique était une chose homogène, que l’on peut situer dans un espace-temps passé et révolu, une activité qui appartient à un autre monde et qui n’existe plus.

Et c’est précisément là que se situe le problème, car cette définition qui correspond à un concept inventé par les curateurs des musées européens à la fin du 19e est problématique est trop restreinte. Elle crée une seule catégorie homogène là où il y a une multitude de perspectives possibles. De plus, il y a comme une sorte de rupture historique qui fige les choses et empêche de voir l’art comme une continuité et un phénomène en constante évolution.

Mais surtout elle refuse aux musulmans, ou à toute personne voulant s’inspirer de l’Islam, de pouvoir faire vivre l’art islamique. Or, rien n’est figé et les musulmans artistes ou pas continuent à mettre en action une esthétique islamique de l’art et à utiliser l’art pour faire évoluer les mentalités et ils sont souvent considérés comme subversifs par ceux qui voudraient que rien ne change.

Et de ce point de vue là, on a l’impression que certains curateurs de musées ont par rapport à la notion d’art islamique une attitude trop dogmatique. Mais peut-on demander aux conservateurs des musées d’être moins conservateurs ?

Dans tous les cas, il semble important de pouvoir imaginer des expositions qui font le lien entre l’Art et l’Islam qui soient en phase avec la réalité de son environnement et qui ne soient pas uniquement axèes sur le passé, mais plutôt tournées vers l’avenir. Il n’y a que comme ça que nous pouvons mettre en action une vraie diversité (dans le sens de voir des choses diverses). Une diversité intelligente qui permet à chacun d’aimer et de devenir.

Nour Iddine El Yaakoubi

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Nour Iddine El Yaakoubi

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