Un départ de Gaza à Paris : entre nostalgie et souffrance

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Ahmed Alustath, jeune Gazaoui, est enfin arrivé à Paris. Tel un héros épique, il traversa les différents contrôles pour pénétrer dans le monde extérieur. Il nous offre son témoignage.

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Après trois mois d’attente fatale, en fin de matinée, j’ai reçu un coup de fil :

  • Allô oui, Bonjour ?
  • Allô, bonjour, Ahmed, c’est le consulat général de France à Jérusalem.
    Félicitations !, nous tenons à t’informer que nous avons pu ENFIN avoir une autorisation israélienne pour que tu puisses passer par le passage d’Erez. Donc, tu dois immédiatement réserver ton billet d’avion d’Aman à Paris, et tu devras partir demain matin au passage d’Erez, et nous t’attendrons à la sortie du passage pour t’accompagner jusqu’à Jéricho où se trouve le passage de El-Karama.
  • Pardon ! Billet d’avion ?! Et demain matin ?!
  • Oui, il faut le réserver immédiatement, et prépare-toi pour demain matin. Allez à demain.
  • D’accord, j’y vais tout de suite, merci beaucoup, et à demain.

Entouré par la famille, qui coupait ses souffles jusqu’à ce que j’aie raccroché le téléphone. Ensuite, tant de questions m’ont été posées et je n’ai pas su par où commencer que je n’ai pas su à laquelle je dois répondre en premier.

  • Qu’est-ce qu’on t’a dit ? Tu passeras par où ? as-tu eu ton autorisation ? À quand le départ ? etc.
  • Oui je l’ai eue finalement, mais je ne pourrais pas voir toute la famille et mes proches amis avant de partir, parce que je vais partir demain matin.
  • Quoi ! demain matin !!!

Je me suis mis tout de suite à me préparer : d’abord, quelques achats vite faits, puis, la réservation du billet d’avion dont j’ai souffert, car comme il était environ 15h, j’avais dû parcourir toute la ville afin de trouver une agence de voyages encore ouverte. Mais quelle chance ! J’en avais enfin trouvé une qui était sur le point de fermer ses portes.

Rentrant chez moi le soir tout en pensant à mille choses à la fois ; au voyage, à l’arrivée, à la famille, aux amis, à l’avenir, et même à un refus éventuel à la dernière minute au passage, à cause duquel le fil de mes pensées s’arrêtait dans une impasse. Et puis, j’ai eu la chance de voir quelques membres de ma petite famille ayant pu venir me voir. C’était gentil de leur part, toutefois, je n’aime pas du tout les adieux. Après minuit, j’ai fait mes valises n’importe comment. Je me suis endormi à 3h du matin. Bon, j’ai fait semblant. 5h du matin, j’ai éteint le réveil avant qu’il sonne.

Le moment du départ était venu, où je ne voulais que partir tout de suite, monter en voiture et rouler vite ; je ne voulais pas regarder ma mère encore une fois après l’avoir saluée, car je ne peux pas supporter voir ses larmes perler sur ses joues.

Montant en voiture, me dirigeant vers le passage, je me suis dit avec ironie : FINALEMENT, JE VAIS POUVOIR SORTIR DE GAZA ! Hein, GAZA ; la grandeur du nom suffit pour que l’on réalise la souffrance que subit la population de ce coin abandonné du monde. Où il est beaucoup plus facile de voyager vers le ciel que de se rendre à l’étranger.

En route, je n’avais pas cessé de penser aux autres étudiants de Gaza qui devaient partir pour poursuivre leurs études à l’étranger. Très peu d’étudiants avaient le droit de passer par le passage d’Erez, se situant au nord de la bande de Gaza, car celui, était intrinsèquement réservé aux diplomates, aux internationaux, aux journalistes et parfois aux patients.

Par ailleurs, il y a un autre passage. Le passage de Rafah qui se situe au sud de la bande de Gaza, aux frontières avec l’Égypte, considérées comme la seule sortie principale afin que la population de Gaza puisse se rendre à l’étranger. Il est cependant trop souvent fermé, il n’a été ouvert que 26 jours durant toute l’année 2015.

Les personnes inscrites pour voyager par le passage de Rafah comptaient presque une vingtaine de milliers de personnes. Elles étaient divisées en trois catégories (les étudiants, les personnes ayant des cartes de séjour à l’étranger, et les patients). La catégorie des étudiants, dont je faisais partie, était la plus nombreuse. Je me rappelle même que mon numéro de voyageur était le 11050. En revanche, très peu d’étudiants ont réussi à franchir ce passage interdit.

Donc, c’est le passage qui n’est pas vraiment un passage, voire un barrage, où les rêves des étudiants de Gaza s’écrasent, leurs espoirs se fanent et leur avenir part en fumée.

(J’avais pensé un instant : si j’étais resté à Gaza comme tous les autres étudiants qui n’ont pas pu partir, qu’est-ce que j’aurais fait afin de ne pas abandonner mes ambitions et mes rêves ?! Qu’est-ce que j’aurais fait pour tenir les promesses que je me suis faites ?! Qu’est-ce que j’aurais fait pour continuer à croire qu’un jour meilleur viendra ? )

C’est ce qu’on se dit depuis plus 60 ans.

Savez-vous que – nous, les Palestiniens – il nous est interdit de planifier pour le lendemain, car quand nous planifions, cela retournerait de telle ou telle manière contre nous. Alors, nous ne pouvons que vivre au jour le jour, parce que nous avons toujours eu une vie pleine de surprises, mystérieuse et incertaine. Alors, pourquoi le mode conditionnel – au lieu d’être en français – ne serait plutôt pas en Palestinien ?

J’ai réalisé à quel point j’étais chanceux de pouvoir partir, car si le consulat de France ne m’avait pas fait mes autorisations de sortie, je serais resté jusqu’à présent à Gaza, voire, je n’aurais jamais pu sortir. Il est vrai que je suis arrivé avec deux mois de retard, mais quand même, comme on dit : mieux vaut tard que jamais.

Ce n’était pas pour autant facile pour le consulat de me faire sortir, parce que le fait de faire une autorisation de sortie pour un jeune âgé de 22 ans est assez compliqué et demande au moins un mois et demi. Afin d’avoir une autorisation israélienne, il faut tout d’abord avoir une autorisation jordanienne, vraiment difficile à obtenir aussi.

Avant d’arriver au passage, j’ai compté le nombre d’autorisations qu’il me faudra, le nombre de passages par lesquels je devrais passer, le nombre de fois que je vais être fouillé. La question la plus inquiétante que je n’ai cessé de ressasser dans ma tête : me laisseront-ils passer ? Où serai-je refusé ?

Enfin arrivé au passage d’Erez, j’ai commencé à franchir le premier point de passage qui appartenait au gouvernement palestinien. Mais à quel gouvernement ?! Celui de Gaza ou celui de la Cisjordanie ?!

Le ridicule de la division palestinienne a même fait que l’on passe par deux points de passage palestiniens avant d’arriver au côté israélien, dont l’un appartient au gouvernement de Gaza, l’autre appartenant au gouvernement de la Cisjordanie.

Après une interrogation de routine dans les deux points de passage palestiniens, je me suis dirigé du côté israélien, où le point de passage ressemblait à un château fort à cause des portails blindés, des murs très hauts, des barbelés, et des caméras sophistiquées installées dans tous les coins.

Juste à l’entrée, il y avait un seul monsieur qui fouillait les valises des passagers. Il n’avait pas l’air d’être soldat, et en plus, il parlait couramment l’arabe. J’ai alors pensé qu’il pouvait être l’un de ces Palestiniens dont les parents sont restés dans leurs villages et leurs villes lors de la Nakba en 1948. Il ne m’a pas fouillé, mais m’a juste demandé si j’avais du thym et du Doga ! J’ai été énormément surpris par la question et j’ai répondu avec ironie « Non. Est-ce encore dangereux ?! »

Ensuite, j’ai poursuivi mon chemin. Il n’y avait aucun soldat ou officier. Par contre, ils nous voyaient par des caméras et nous orientaient par des interphones vers un grand appareil qui ressemblait à une grande machine à laver, dans lequel nous devions nous tenir debout afin d’être scannés par sécurité. Ils vérifiaient si l’un de nous avait un explosif ou une arme. J’ai craint qu’on ait su aussi ce que j’ai mangé au petit déjeuner ce jour-là.

astaithAprès cet appareil, je n’ai vu que des soldats vêtus en uniformes verts avec des mitraillettes, et quelques officiers qui vérifiaient les autorisations des passagers derrière des guichets vitrés, bien sécurisés. C’était la première fois pour moi d’être si proche des soldats israéliens. J’ai eu le sentiment étrange que j’allais être agressé ou arrêté. Cela pourrait être dû à toutes les scènes que je voyais en permanence à la télévision ou sur les réseaux sociaux où les soldats israéliens étaient agresseurs et les Palestiniens agressés, arrêtés. Néanmoins, je me suis vite débarrassé de ce sentiment pour la simple raison que je n’ai rien fait et que j’ai une autorisation de sortie.

Enfin, je découvre pour la première fois ce qui est au-delà de ces hauts murs nordiques, où j’avais toujours hâte de mettre les pieds. Pendant un instant ou deux, j’avais le sentiment d’être chez moi, j’ai respiré à pleins poumons l’odeur du passé que ma grand-mère nous racontait. J’ai réalisé à quel point elle avait raison lorsqu’elle disait toujours que sa ville natale faisait partie du paradis. Paix à son âme, nous n’avions pas peut-être bien compris ce qu’elle sentait !

Après quelques minutes d’attente à la sortie du passage, une voiture diplomatique du consulat français est venue me chercher pour m’accompagner du passage d’Erez jusqu’au passage d’El-Karama à Jéricho. Étant moins âgé de 45 ans, je n’avais pas le droit de me déplacer tout seul même avec une autorisation.

Dès que je suis monté en voiture, je n’ai pas cessé de méditer par la fenêtre, comme un petit gamin qui regarde et découvre les choses avec un œil curieux. J’ai vraiment eu l’impression que tout me parlait. En route vers Jérusalem, j’ai vu un panneau sur lequel il était écrit – Ashkelon. Une nostalgie s’est éveillée en moi, car c’est le nom de la ville natale de mes ancêtres qui y vivaient avant 1948. J’aurais bien aimé pouvoir la visiter même un court moment.

D’ailleurs, j’avais une grande envie hâtive de rejoindre la ville de Jérusalem, notre capitale, pour laquelle j’ai mis 22 ans afin de la voir pour la première fois de toute ma vie. Pendant toute la route, je n’ai pas arrêté de poser la question si on y était arrivés. Elle s’est fait évidemment connaître toute seule, grâce à ses petites montagnes glorieuses, à ses vieux rochers, à son architecture et ses maisons antiques, à ses dômes sacrés des mosquées et des églises qui se manifestent de loin, et à la sérénité de son ciel. Maintenant que je suis arrivé à la ville de Jérusalem, j’avais regardé tout ce qui m’entourait avec un œil aguerri, de crainte que cette visite soit la première et la dernière dans toute ma vie. Je n’ai pas voulu sentir plus tard que ces moments précieux n’étaient qu’un rêve virtuel.

J’ai été tellement enchanté par ses paysages magiques, que j’ai eu le cœur qui battait de joie. Pendant que nous roulions, j’avais dit que je n’ai jamais vu la vieille ville de Jérusalem ainsi que la mosquée Al-Aqsa. On m’a fait donc descendre de la voiture pour quelques minutes, j’ai pu voir toute la vieille ville de Jérusalem d’en haut. C’était la même vue magnifique que celle que je voyais toujours à la télévision, où la mosquée Al-Aqsa et celle du dôme de rocher, et l’église de résurrection se côtoyaient.

J’avais qu’une seule envie : méditer sur cette vue sacrément magique. J’aurais bien aimé aussi pouvoir visiter la mosquée Al-Aqsa de l’intérieur, mais je ne le pouvais pas puisque je n’avais qu’une autorisation de quelques heures. Je ne voulais pas quitter Jérusalem. J’aurais même souhaité y habiter, si seulement c’était possible. Nous avons ensuite repris notre chemin tout en y laissant mon cœur. Néanmoins, j’ai gardé l’espoir d’y retourner un jour ou l’autre.

J’étais enfin arrivé au passage d’El-Karama, où la scène des points de passage et des contrôles s’est reproduite encore une fois. J’ai d’abord franchi un point de passage maintenu par les autorités palestiniennes, et puis un autre point de passage israélien où on m’a demandé d’attendre en aparté avec quelques passagers le temps qu’ils vérifient ma permission. Finalement, je suis passé par un point de passage jordanien, me dirigeant ensuite vers la capitale jordanienne – Aman – d’où je suis monté à bord d’un avion, vers la capitale turque – Istanbul – où j’ai fait escale pour deux heures, rejoignant plus tard ma dernière destination, la ville des lumières, Paris.

Je n’étais pas vraiment réactif par rapport à mon arrivée, comme si j’habite en France depuis toujours, parce que la fatigue du voyage m’a gâché le plaisir de l’arrivée.

 

Ahmed ALUSTATH

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3 Réponses

  1. Nassira dit :

    Un texte simple, sans ressentiment, juste plein du bonheur de pouvoir raconter son vécu.
    Je souhaite enfin paix et espoir à Ahmed…

  2. Fievet Lucile dit :

    Que Allah te garde, soit le bien venue 🙂

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