La plage

Une photo est collée au mur. Une jeune fille en bikini, une jeune adolescente de douze ans environ. Ses cheveux longs et bruns sont noués en deux tresses sur les côtés et tombent, lourds d’eau de mer, enlaçant ses seins encore jeunes, mais déjà bien formés. Elle marche vers l’objectif, souriante. Elle n’est pas belle, mais son corps est féminin et sensuel, à la fleur de l’âge, elle n’est pas repoussante, mais son visage est trop plein de banalité, fade. À son cou, un ras-le-cou des années quatre-vingt-dix en plastique noir qui forme des rosaces serrées, de ceux qui se vendaient dans les magazines pour jeunes filles par pack de dix à cette époque, et qui laissaient leurs marques estivales à la rentrée des classes, bronzage gâché, taché de trous grossiers se voulant esthétiques. Ses bras sont jetés vers l’arrière, dans l’impulsion de la marche hors de l’eau. Ses pieds sont enfouis sous une vague au bord du rivage, mangés par le sable. En premier plan, sa sœur de dos, de quatre ans sa cadette. L’aînée ne sait pas encore que la petite sera la plus belle des deux, que son corps noiera le sien dans la honte et le superflu. La petite est assise, affairée à construire des châteaux de sable aussi éphémères que le sourire figé de sa sœur qui feint le bonheur alors que son corps est rongé par le sel marin à chaque fois qu’elle plonge, ne résistant pas à l’appel de la fraîcheur en un jour si chaud de ce mois d’août d’un autre temps. Marseille, à l’époque ou sa peau était encore neuve, ou que, du moins, elle le pensait encore sincèrement. Ses mains sont ouvertes, paumes relâchées. Aujourd’hui, elle ne connait plus que ses poings serrés ou pris de spasmes liés aux angoisses de la vie. Le temps s’est écoulé peu à peu, très vite, sous les ongles vernis. On ne grandit pas, on tombe dans un gouffre et on se réveille avec des ecchymoses et les yeux attaqués par la lumière trop crue d’un monde trop fade d’avoir été caché sous des écailles artificielles. Elle pense : « Je voudrais retrouver la beauté des moments suspendus, la naïveté, redevenir celle que j’étais autrefois. Retrouver mes amis rêveurs. Reprendre mes envolées avec eux. Je n’ai plus d’amis. Je les ai tous laissé filer, je croyais que l’amour suffirait. Je croyais que les nouveaux amis seraient meilleurs pour moi. Il n’y en a jamais eu en vérité. Je suis restée seule, peut-être l’avais-je toujours été finalement. Mais j’étais pleine de rêves et d’enchantements, j’étais enfant, légère, je riais encore du fond du cœur malgré les peines et les douleurs. J’espérais encore. Aujourd’hui, je suis seule avec ma haine, mon désespoir et mes désillusions. Je suis seule avec mon corps qu’il déteste, il ne reste plus rien. J’ai tout effacé en moi, j’ai fait place nette pour construire avec lui après les destructions. Mais le chantier est fichu. Plus de projets à l’horizon. Juste des ruines et un corps laid et ravagé. Qui me trouvera ici? Si bas? Qui prendra ma main? En aura le courage? Qui m’aimera si ce n’est personne puisque même lui s’est enfui le jour où il m’a découverte. Je suis réduite à néant et il n’en reste rien. Comment trouver la force d’y croire encore, de penser que le jour se lèvera demain? Que, comme le printemps, la joie reviendra alors que tout s’effondre pas après pas? ». Ses pensées vaines. On ne se relève pas du viol.

La petite a les cheveux encore mouillés entre les nattes. Son père est de l’autre côté des rochers, il assassine quelques poissons pour le dîner. Elle veut le rejoindre, de tout son être. Pour le rendre fier, pour partager sa vie, pour exister. Mais aussi et surtout pour être un garçon, pour effacer la fille, effacer ce corps de femme qui fane la relation père-enfant qu’elle entretenait avec lui du temps où elle était encore une fille unique, un garçon manqué, la seule enfant. Elle était le fils et la fille, elle était le tout et l’osmose. Sa féminité a fait fuir les voitures de courses, les circuits automobiles, les ballons de foot et les parties de pêche à l’écrevisse avec le père. La terre sur les genoux écorchés par les chutes sans douleur a été remplacée par l’impeccabilité de la séduction naissante. Celle qu’elle n’a pas choisie. Alors elle escalade sans prendre le temps de prendre garde, pour rattraper l’enfance, rattraper surtout l’amour du père, et défier la nature qui fait d’elle une femme qu’elle ne reconnait pas parce que son père en est alors incapable. Son pied est écorché par un rocher qui lui laissera une cicatrice, pour toujours. La cicatrice du père qu’elle voulait retrouver. La marque indélébile de la femme qu’elle fuyait.

Penser encore : « Je fais tout. Tout. Les lignes de la beauté ne sont pas miennes ; j’ai tout fait pourtant. Je ne suis pas faite pour l’amour, je ne suis pas faite pour durer, je ne suis pas assez forte ni en foi ni en beauté. Je ne suis pas faite pour lui. Je ne suis faite pour personne, je me ferai à quelqu’un qui devra supporter les longues journées à mes côtés, il me murera dans mon silence et je feindrai le bonheur devant des mines enfantines non désirées. C’est donc à ça que ressemblera ma vie? Un tas d’opportunités gâchées? Comment lutter face à une mauvaise âme? J’ai aimé un homme un jour, mais il a avancé plus vite et plus fortement que moi, alors il m’a abandonnée malgré lui, certain que son avenir sans moi serait meilleur, plus radieux, sous de meilleurs auspices, protégé du pêché auquel je lui avais fait goûter malgré moi. Pêché d’amour sans aucune consommation, pêché quand même. Mon corps est une épave. Je ne sais plus quoi faire et je compte les jours qui me rapprochent de ma fin que je sens tout près de moi à chaque instant, je guette le dernier souffle, je l’espère doux, l’espoir est tout ce qu’il me reste, l’espoir de mieux vivre après. Dans une éternité plus radieuse que mes jours qui désenchantent. Je ne sais plus déceler la justice de l’injustice que l’on me fait subir. Où est la justesse? Ne suis-je rien d’autre qu’un sac de sable destiné aux coups, qui perdra de sa splendeur avec le temps, mais sur lequel on ne frappera jamais avec moins d’acharnement? Je n’écris pas pour oublier, j’écris parce que j’ai des cicatrices trop lourdes au corps. On n’écrit pas pour oublier, pour oublier on se tait. On parle pour revendiquer notre existence que l’on sait inutile et malheureuse, on continue parce qu’on a foi en l’Éternel, sans quoi nous finirions tous par nous faire tout petit pendus et perdus dans des forêts denses au son d’une guitare mélancolique et d’une voix sortie tout droit de l’enfance. L’enfance à la moustache blanche, chantée dans la cuisine alors que je devais encore me tenir sur la pointe des pieds pour chiper des frites dans le plat avant le repas. Mon corps était frêle, mais déjà abîmé. La vieillesse nous a attrapés et ne nous lâchera plus », songeait-elle. Mais déjà la nuit, la mère qui plie bagage et le sable qui gratte sur le trajet du retour jusqu’Aix-en-Provence. Une heure le nez collé à la vitre, les mots qui s’entrechoquent, de pensées en rêveries. Petite fille devenue grande.

Nina. S 

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