Burkina Faso : recette pour organiser une révolution populaire

© AFP PHOTO/AHMED YEMPABOU OUOBA
© AFP PHOTO/AHMED YEMPABOU OUOBA

En octobre 2014, un évènement connu sous le nom de « deuxième révolution burkinabé » a eu lieu dans le pays de Thomas Sankara, le Burkina Faso. Cette révolution populaire a eu pour conséquence le départ du président Blaise Compaoré, après 27 ans de règne, et alors que celui-ci tentait de modifier la constitution pour se maintenir au pouvoir. Au centre de cet évènement, le Balai Citoyen, un mouvement issu de la société civile cofondé par deux artistes engagés, Serge Bambara aka Smockey (rappeur, acteur) et Sam’k Le Jah (musicien reggae et animateur radio). Alohanews est allé à la rencontre de Smockey, pour tout savoir sur la communication et l’organisation lors d’une révolution populaire.  

 twitter-logo_2Boniface Munyaneza

Smockey, pour ceux qui ne vous connaissent pas encore, comment est né le mouvement « Balai Citoyen » ? 

Le balai citoyen est né du constat amer de la routine et de l’escamotage des luttes. Sans dénigrer les autres et le travail déjà accompli, nous voulions nous aussi apporter notre pierre à l’édifice. De là découle la volonté de proposer une autre voie imaginative et pragmatique à celles-ci.

Quel était le but de ce mouvement ? 

Contribuer au renforcement de la bonne gouvernance, du respect des droits humains et des principes d’une vraie démocratie au sens où nous l’entendons c’est à dire : le pouvoir avec, par et pour le peuple. Et pour cela, un passage obligé : l’existence et le maintien d’un contrôle citoyen permanent.

Une génération d’androïdes aura des réflexes d’androïdes

De nos jours, et on l’a vu avec le printemps arabe, la circulation de l’information est capitale pour qu’une révolution ou un soulèvement populaire puisse avoir lieu. Quel rôle ont joué les médias sociaux dans la réussite du soulèvement burkinabé de 2014 ? 

Un rôle important certes, surtout pour l’organisation interne de notre structure. Car ils nous permettaient au-delà des distances et des coûts de pouvoir organiser la résistance et transmettre des informations importantes à dispatcher de manière plus informelle sur le terrain. Car il ne faut pas se leurrer, la lutte virtuelle ne pourra jamais se passer de la lutte physique, si tant est que l’action se répande par l’exemple concret et le sacrifice de sa propre personne, être à l’abri derrière un clavier ne suffit pas pour mobiliser, une présence continue sur le terrain reste toutefois incontournable.

Est-ce pour cela qu’on vous qualifie de « génération Android » ? 

Cela est possible, mais une génération d’androïdes aura des réflexes d’androïdes. Il faut savoir se servir de la technologie sans en devenir le produit. Sinon les mêmes causes pourraient produire les mêmes effets.

Lors de la période de soulèvement, était-il difficile de vous organiser ?

Membres du balai citoyen

Non. L’excitation était à son comble, mais nous savions ce que nous voulions, ou plutôt ce que nous ne voulions pas. Ce qui était difficile c’était de se déplacer et se rencontrer sans nous attirer des infiltrations ou des tentatives perfides pour nous en empêcher. Voilà pourquoi nous avons mis en place la caravane mobile. Comme nous ne restions pas sur les sites plus de 10 ou 15 minutes, il était difficile pour les forces de « l’ordre » de nous contrôler. De plus, avec ce système nous n’avions pas besoin d’autorisation officielle d’occupation de l’espace.

Il est vrai que lors du putsch du 16 septembre 2015* la situation était différente. Le RSP* (NDLR Régiment de Sécurité Présidentielle) ayant décidé de nous couper les télécommunications, il nous a fallu nous réorganiser momentanément autrement. Des applications comme Firechat et autres nous ont quelque peu aidés à contourner la donne.

Lors du soulèvement, avez-vous subi des intimidations de la part d’organes étatiques ? …Oui.

Et comment avez-vous fait pour contourner ces difficultés ?

Nous avions plusieurs structures en notre sein dont nous utilisions les récépissés pour tromper l’état sur les vrais instigateurs des actions à mener, et nous mettions un point d’honneur à ce que nos actions soient pacifiques, disciplinées, respectueuses des lois, bref…inattaquables.

WhatsApp et Facebook essaient d’entrer sur le créneau de l’inviolabilité, en rendant les communications des utilisateurs sécurisées. Vous parlez souvent d’« opportunisme de situation », dans ce cas-ci, est-ce que ça en est un ?  

La technique de l’opportunisme de situation suppose que vous êtes « faibles » ou sans grands moyens pour atteindre vos objectifs, voilà pourquoi vous êtes obligés d’utiliser la force de vos adversaires ou profiter de certaines circonstances pour y arriver. Je ne crois pas que ce soit le cas de ces mastodontes du numérique prêts à tout pour engranger de l’argent.

Telegram est assez décrié en ces temps où le terrorisme sévit, les États critiquant cette messagerie qui ne leur permet pas d’accéder aux informations des utilisateurs. Pensez-vous qu’il faille en donner l’accès aux États ? 

Je crois que les libertés individuelles sont sacrées, mais que certaines circonstances doivent permettre lorsque l’intérêt général – liberté, démocratie vraie, sécurité des citoyens, etc. – est menacé de pouvoir briser ce pacte. Encore faut-il que cette menace soit réelle et non manipulée. Ceci dit personne ne me fera croire que ses services dit « inviolables » le sont réellement pour ceux qui contrôlent ces états.

Les Burkinabés dans la rue pour s’opposer au coup d’Etat / © Reuters

Vous êtes des artistes, musiciens, on peut dire que vous êtes aussi des vecteurs d’information. Est-ce que cette particularité a joué un rôle dans votre engagement dans le soulèvement ? 

Sans aucun doute oui. Nous nous sommes rendu compte que nous pouvions porter une certaine information en utilisant notre art, de façon ludique et plus directe. Une sorte de bande dessinée pour donner envie d’aller plus loin, dans une lecture plus difficile. Comme je dis toujours, la culture n’est pas l’ennemi du changement bien au contraire, elle en est son plus fidèle compagnon.

Boniface MUNYANEZA

* Le Régiment de sécurité présidentielle (RSP) était une unité des forces armées du Burkina Faso destinée à la protection du chef de l’État, des institutions républicaines, et de toute autre personne désignée par le président du Burkina Faso. Cette unité a été formatée comme une garde prétorienne au service du président Blaise Compaoré.

* Le 16 septembre 2015, un an à peu près après la chute du régime de Blaise Compaoré, le général Gilbert Diendéré renverse le pouvoir en place avec l’appui du RSP. Il gouverne le pays pendant 6 jours, avant que l’armée régulière ne trouve un compromis avec le RSP, grâce à l’aide de la population Burkinabé encore une fois. Le général Diendéré laisse alors la place à l’ancien pouvoir, qui dissoudra le RSP quelques jours plus tard.

 

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