RDC. Immersion inédite au cœur de la Marche des Catholiques du 31 décembre 2017

RDC, manifestations.
© AFP

En février 2018, l’équipe d’Alohanews a passé deux semaines à Goma, ville située à l’est de la République Démocratique du Congo. Ce voyage qui avait pour but de s’entretenir avec des jeunes du foyer culturel de Goma et de participer au Festival Amani a failli ne jamais avoir lieu. En effet, ce moment coïncidait à une période pendant laquelle plusieurs marches étaient organisées dans le pays, des marches pacifiques sévèrement réprimées par les autorités congolaises. Cette forte répression a fortement marqué et fait hésiter les jeunes Belges que nous sommes. Retour sur ces évènements qui secouent le Congo, grâce à un décryptage apporté par Yves Makwambala. Ce citoyen congolais engagé – et qui l’a payé de sa liberté – nous explique comment il a vécu l’organisation de la toute première « marche des catholiques » survenue le 31 décembre 2017.

Un pays en crise

Une crise politique est née en République démocratique du Congo suite à la décision du président Joseph Kabila de se maintenir au pouvoir, alors que la constitution congolaise autorise uniquement deux mandats, et que son dernier mandat arrivait à terme le 20 décembre 2016. Ce refus de quitter le pouvoir a eu pour conséquence des manifestations dans le pays, plaidant pour la tenue d’élections présidentielles, et qui ont été souvent réprimées dans le sang. C’est dans ce contexte qu’un nouvel acteur est entré en jeu fin 2017, organisant lui aussi des marches non violentes.

La « marche des catholiques » du 31 décembre 2017 comme on l’appelle a été initiée par le Comité Laïc de Coordination – CLC -, un collectif de chrétiens laïcs soutenu par les évêques et l’Église catholique. Elle avait pour but de réclamer l’application de l’accord de la Saint-Sylvestre, accord signé le 31 décembre 2016 entre l’opposition congolaise et le pouvoir, sous l’égide de la CENCO – Conférence épiscopale de la République démocratique du Congo –. Celui-ci prévoyait entre autres la tenue d’élections présidentielles dans l’année à venir – en 2017 donc -, la mise en place de mesures de décrispation, et l’assurance que le président Joseph Kabila ne briguera pas un troisième mandat.

Sensibiliser et éduquer pour mieux agir

Aussi pacifique soit-elle, organiser une marche face à un pouvoir qui n’hésite pas à tirer sur son peuple nécessite de prendre quelques précautions. La plus importante étant sans nul doute la sensibilisation, s’en suit l’éducation à l’action non violente. Sur ces deux aspects, Yves Makwambala nous donne un précieux éclairage sur la préparation et l’organisation de la marche du 31 décembre 2017.

Yves n’est tout d’abord pas étonné par cette attitude pragmatique affichée par un organe proche de l’Église catholique, la plus grande structure sociale au Congo. Selon lui, avant les marches et avant l’accord de la Saint-Sylvestre signée fin 2016, les catholiques avaient déjà commencé à sensibiliser la population à travers ce qu’on appelait « l’éveil citoyen ». En 2011 déjà, lors de la précédente élection présidentielle, les prémisses de cette dynamique particulière étaient déjà en place. C’est ainsi que monseigneur Nicolas Njomo, alors président de la CENCO, confiait ceci à Slate Afrique : « Nous faisons l’éveil de la conscience de tout citoyen congolais : ceux qui auront à élire et les élus. Ce que l’on vise c’est l’amélioration des conditions de vie des Congolais. Pour ça, la condition essentielle, c’est la paix. Lorsqu’on a la paix, on donne une chance à la démocratie, à la croissance économique ».

Début décembre 2017, les curés ont reçu pour instruction de la part de leur hiérarchie de lancer des actions à caractère pacifique, afin de réclamer l’application de l’accord de la Saint-Sylvestre. Parmi ces actions, on leur demandait ainsi de sonner les cloches de leurs paroisses tous les jeudis à 21 heures, pendant 15 minutes. Il était aussi question de faire participer la population à cette action, car comme le dit le courrier qui leur était adressé : « pour plus d’adhésion, nous vous prions d’inviter les fidèles et la population en général à accompagner les cloches par toute sorte de clameur et de vacarme : taper sur les casseroles, des coups de sifflets et de vuvuzela, des klaxons ».

Yves Makwambala, qui était à Kinshasa au moment de la mise en œuvre de cette action, témoigne : « la première fois, c’était timide. La deuxième fois, j’étais dans le taxi je rentrais à la maison. Les taximen ont klaxonné pendant 30 minutes, les gens criaient, je me suis dit quel courage ! Lors de cette action, les catholiques préparaient les gens psychologiquement avant de sortir dans la rue. On devait faire du bruit de chez soi. Chez soi, c’est le lieu le plus sécurisé, un espace de confort, et on te demande de ne pas sortir et d’agir à partir de là ».

Pour les marches à venir, il a fallu tenir compte de la réalité du terrain. Il fallait tout d’abord éviter que tout le monde se retrouve dans un même espace. C’est ainsi que la marche du 31 décembre devait s’organiser à partir de 150 paroisses catholiques à Kinshasa, une mégalopole de plus de 10 millions d’âmes. Yves continue : « dans tes habitudes du quotidien, tu vas prier. Va prier comme tu fais d’habitude. Après, on va manifester seulement dans le coin où l’on est. Deuxième chose, je ne paie pas un transport supplémentaire par rapport à ce que je fais comme dépenses habituellement. Chaque dimanche, je prévois de payer cette somme pour aller prier. Il faut juste ajouter cet esprit militant dans tes habitudes du quotidien. Je n’ai pas besoin d’aller manifester dans une commune x, parce que peut-être je n’ai pas d’argent ou ça risque de me compliquer les choses parce que je ne connais pas le lieu. Maintenant on ne te demande plus ça. On travaille dans l’habitude, ce que tu fais généralement. Et c’est comme ça que je crois qu’ils ont réussi à mobiliser les gens ».

Marche des catholiques du 31 décembre 2017 : « nous voulions manifester, nous avons manifesté »

Le jour J est enfin arrivé. « Après la messe, un père nous a réuni et nous a expliqué le déroulement de l’évènement, et comment les gens doivent se comporter. Il y avait trois règles simples pour que tout se passe bien. Règle numéro un : si on vous empêche d’avancer, arrêtez-vous et chantez le cantique sur place pendant que je (le père) discute avec les autorités ; règle numéro deux : si on vous brutalise, mettez-vous à terre ; règle numéro trois : si on arrête l’un d’entre vous, constituez-vous tous prisonniers ».

Cette façon d’agir de manière non violente n’est pas sans rappeler les propos de Serge bambara aka Smockey, concernant les méthodes mises en place par « Le Balai Citoyen » au Burkina Faso, afin d’éviter l’affrontement avec les forces de l’ordre.

Dès le début de la marche, les fidèles se sont retrouvés non pas face à la police mais l’armée congolaise. Après une marche de 200 mètres environ, sur un total de 500 à 600 mètres, l’armée a bloqué les marcheurs et les a divisé en deux groupes. Les fidèles se sont arrêtés comme prévu, et ont commencé à chanter le cantique pendant que le prêtre discutait avec les militaires. Décision a alors été prise de faire demi-tour et de rentrer tranquillement à l’église. « Nous voulions manifester, nous avons manifesté » a ajouté l’ecclésiaste.

Marche des Catholiques

© Naashon Zalk/Bloomberg)

Alors qu’ils faisaient demi-tour, c’est là qu’une scène incroyable a eu lieu. Arrive en trombe une jeep de police remplie d’agents qui s’arrête à une certaine distance des fidèles. En sortent alors des policiers prêts à en découdre, et sans sommation, un premier gaz lacrymogène est lancé dans la foule. Les fidèles qui étaient aux portes de l’église rentrent, ceux qui étaient un peu éloignés de celles-ci se couchent à terre. Un deuxième gaz lacrymogène est de nouveau tiré en direction des fidèles. Pour ajouter du surréalisme à la scène, un soldat se jette sur ce gaz et le renvoi en direction des policiers, avant de leur expliquer que tout était sous contrôle et qu’il ne fallait pas qu’ils sèment le désordre. Les deux groupes commencent alors à se chamailler sur la suite à donner à cette situation, les policiers ayant déjà commencé à effectuer des arrestations. Et pendant ce temps : « on voit les gens de l’ANR – Agence Nationale du renseignement – passer avec leurs téléphones portables pour nous filmer ». L’armée, la police, le service de renseignement, toutes les forces de sécurité de l’état étaient mobilisées afin de perturber le déroulement de la marche.

Cette marche devant cette paroisse en particulier a eu un dénouement heureux, aucune arrestation et aucun décès à déplorer, mais cela n’a pas été le cas pour toutes les autres marches organisées par les autres paroisses de la ville. Dans un communiqué sorti quelques jours plus tard, l’ONU estimait qu’au moins cinq personnes avaient été tuées ce jour-là, et d’ajouter : « cependant, nous pensons que les chiffres des victimes des manifestations du 31 décembre 2017 pourraient être plus élevés. Nos collègues sur le terrain se sont vus refuser l’accès aux morgues, aux hôpitaux et aux centres de détention et ont été chassés de certains sites par les forces de défense et de sécurité, les empêchant ainsi de mener à bien leurs activités pour rendre compte de la situation des droits de l’homme ».

Un citoyen militant

Yves Makwambala est un citoyen engagé qui milite au sein de la LUCHA (Lutte pour le Changement). Adeptes de la non-violence, les membres de ce mouvement citoyen sont victimes depuis quelques années d’une forte répression de la part des autorités. La marche des catholiques du 31 décembre 2017 n’était pas la première rencontre entre Yves et l’appareil sécuritaire congolais. Le 15 mars 2015, il a été arrêté en compagnie de Fred Bauma, un autre militant de la Lucha, lors du lancement du mouvement citoyen Filimbi. Détenus pendant plus de dix-sept mois, ils ont été déclarés prisonniers d’opinion par Amnesty International. A présent libres, les charges retenues contre eux n’ont toutefois pas encore été abandonnées. Une manière pour les autorités congolaises de maintenir la pression sur cette jeunesse africaine en quête de changement.

Boniface Munyaneza

 

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