Augustin Nziguheba : «La commémoration est une manière de faire le deuil de cette tragédie»

Le 7 avril prochain, la communauté internationale commémorera le vingtième anniversaire du génocide rwandais. Ce génocide a causé plus de 800.000 victimes et déplacé plus de deux millions de personnes. Aujourd’hui, le Rwanda œuvre à son développement. Augustin Nziguheba est un témoin privilégié de cette page sombre qui a entaché le pays des mille collines. Il est psychologue et coordonnateur technique des projets de santé mentale pour Handicap International. Lors de l’entretien, il a fait part de son expérience, de son ressenti ainsi que de l’avenir du Rwanda.

En ce mois d’avril, nous allons commémorer les 20 ans du génocide au Rwanda. Handicap International a débuté ses activités au lendemain de ce génocide. Sur quels axes l’ONG a-t-elle travaillé ?

Handicap International est arrivé effectivement en juillet 1994. Personnellement, je travaille pour Handicap International depuis 12 ans. Handicap International a travaillé auprès des enfants. Elle a récupéré les enfants dans les rues pour les rassembler dans ce qu’on appelait des centres d’enfants non-accompagnés. Handicap International a contribué à la formation des éducateurs qui ont pris en charge ces enfants. De plus, Handicap International s’est impliqué dans l’axe réadaptation. Elle a aidé certains hôpitaux et formations sanitaires à se réhabiliter. Elle a aussi mis à disposition du matériel médical comme des prothèses et orthèses. Le dernier axe est le développement communautaire.

Handicap International a évolué en fonction du contexte. Elle a travaillé dans l’urgence. Ensuite, elle a travaillé dans la réhabilitation et maintenant elle contribue au développement. Elle œuvre aussi dans l’éducation inclusive. Cela est destiné à la scolarisation des enfants handicapés.

Quelles sont les régions où Handicap International a agi au Rwanda ?

Dans un premier temps, juste après le génocide jusqu’aux années 2000, Handicap International a travaillé à travers tout le pays en essayant d’aller soutenir les institutions d’accueil d’enfants. Elle a aussi contribué à la mise en place de centres de jour pour enfants handicapés. Par la suite, pendant la période de développement, Handicap International a du resserrer les zones d’intervention pour s’investir davantage dans le développement.

Vous avez dit qu’Handicap International intervenait auprès des enfants, est-ce que les projets mis en place au Rwanda ciblaient seulement les enfants ?

Handicap International est intervenue essentiellement auprès des enfants au tout début de la crise. Par la suite, elle s’est impliquée dans la prise en charge des personnes adultes aussi. Elle est intervenue auprès des femmes veuves du génocide mais aussi auprès des personnes en situation de souffrance psychologique suite aux tragédies qui les ont affectées.

Il fallait les rassembler et leur réapprendre à vivre ensemble

Quel type de travail a été opéré auprès des femmes veuves du génocide ?

Il y a eu deux types de travail. Le premier portait sur le soutien psychologique par rapport aux blessures traumatiques qu’elles ont eues. Elles n’avaient pas accès aux besoins de premières nécessités. Certaines ont été violées à plusieurs reprises. Le deuxième volet est l’aspect psychosocial. A cause du génocide, il subsistait une déchirure et un soupçon entre les différentes ethnies. Les personnes n’avaient confiance en quiconque. Il fallait les rassembler et leur réapprendre à vivre ensemble. Nous avons donc pu mettre en place dans la communauté des groupes de parole à caractère thérapeutique. A partir de ces groupes, les bénéficiaires ont pu initier des actions solidaires.

Plus de 2,65 millions de personnes au Rwanda (environ 29% de la population) souffrent de stress post-traumatique. Vous avez énuméré quelques répercussions comme la perte de confiance en soi. Quelles autres répercussions les problèmes de santé mentale ont-ils causé sur la population ?

Cette étude a été faite par le ministère de la Santé du Rwanda. Elle a été élaborée sur un échantillon de plus de 2000 personnes réparties un peu partout dans le pays. En effet, il y a un nombre important de personnes qui ont connu le traumatisme. Vingt années après, certaines personnes en souffrent toujours. Il y a d’autres pathologies qui sont liées au psycho-traumatisme. J’évoquerai l’exemple de la dépression, de l’anxiété, d’autres psychopathologies qui sont en tout cas de nature à rendre incapables les personnes d’agir. Cela se ressent au quotidien auprès de personnes qui s’enferment dans le cercle de la fatalité. C’est à destination de ces populations que se destine le projet de santé mentale. Il les aide à passer de cette situation d’isolement, de mal-être à une situation de vouloir se mettre ensemble.

Nous commémorons actuellement les 20 ans du génocide rwandais. Comment voyez-vous l’évolution dans 20 ans encore ? Pensez-vous que les cicatrices seront encore vives dans la population ?

Vingt ans après, nous constatons une évolution positive. Un nombre important de la population a pu quand même panser ses plaies. Nous le voyons au quotidien dans les actions de développement que nous pilotons. Nous constatons sur le terrain que le lien social renait. Malheureusement, à côté de cela, il subsiste toujours des violences sexuelles, des violences basées sur le genre à l’endroit des femmes, des enfants et même des personnes handicapées.

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Ces enfants sont confrontés aux conséquences du génocide

Ces enfants n’ont pas connu le génocide. Est-ce quelque chose qui les touche ou bien c’est un événement que les parents essaient d’éviter de leur transmettre?

Les parents ne transmettent rien à leur enfant. Ces enfants sont confrontés aux conséquences du génocide. Ils se l’imaginent ou le comprennent à travers des réalités quotidiennes. Quand on aborde cette question avec les enfants, adolescents, ils ont du mal à se représenter ce qui s’est passé. Ils ne comprennent pas comment des personnes qui ont vécu des siècles ensemble en arrivent, un jour, à se massacrer les uns les autres. Ils ne veulent plus entendre parler de cela. Ils veulent s’engager à développer leur pays, à dépasser ces divisions ethniques.

N’est-ce pas une sorte de déni ?

Quelque part oui. En tant que psychologue, j’analyse cela comme un déni. Ils sont conscients de la gravité de cet événement. Ils subissent encore aujourd’hui les conséquences de ce génocide. Ils rencontrent des difficultés à se scolariser. Ils ont des troubles du comportement. Ils ont du mal à accepter ce lourd héritage qu’est ce génocide.

En tant que Rwandais, ce n’est pas difficile, avec tout ce que cela peut évoquer pour vous, cette commémoration des 20 ans du génocide rwandais?

Bien que ce soit difficile, c’est un mal nécessaire. La commémoration est une manière de faire le deuil de cette tragédie. Il faut faire face à notre histoire. C’est une manière de conjurer ce mal et de renforcer la solidarité dans tout le pays, toutes ethnies confondues.

Comment la population a-t-elle appréhendé le travail de Handicap International ?

Le travail a été bien accueilli autant par la population que par les institutions gouvernementales. Ce sont des projets qui sont venus cibler les problèmes majeurs de santé mentale et psychosociale. Après le génocide, beaucoup de personnes avaient besoin d’orthèses, de prothèses parce qu’elles avaient été blessées ou amputées. Handicap International a essayé de répondre à ces besoins.

Ce qui a rendu plus crédible et plus légitime Handicap International, ce sont les approches entre les communautés qu’elle a pu mettre en place. Handicap International va à la rencontre des personnes, elle n’attend pas qu’elles viennent à elle. Elle est à l’écoute. L’organisation n’arrive pas avec un discours de sauveur qui consiste à dire qu’elle va leur donner. Elle vient plutôt avec une idée qui consiste à faire en sorte que toutes les communautés cohabitent ensemble et contribue à les pencher sur leurs problèmes. Certains bénéficiaires s’en sortent non pas parce qu’Handicap International leur a donné mais parce qu’elle leur a appris à être ensemble et à analyser leur environnement pour se reconstruire.

Quel bilan tirez-vous de la gestion de la crise rwandaise ?

Le pays se construit petit à petit. La population panse ses plaies de manière générale et développe des aspirations. Les Rwandais veulent sortir de la période d’ombre du temps du génocide. Ils veulent dépasser toute forme de division pour s’insérer dans une position de citoyens. En tant qu’acteur de la société civile et Rwandais d’origine, je suis entièrement concerné. C’est pourquoi je prends part dans plusieurs organisations communautaires.

Propos recueillis par Mouâd Salhi

 

 

Nikita Imambajev

Nikita Imambajev

Fondateur & rédacteur en chef d'Alohanews. Convaincu que le regard d'un jeune banlieusard sur le monde peut-être une alternative. L'urbain pour étendard.

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