De Molenbeek à la Silicon Valley

Khadija Hamouchi, fondatrice de Sejaal

A l’aube de la quatrième révolution industrielle, les réseaux sociaux font partie intégrante de notre quotidien. On like, on follow, on partage, on commente. Mais est-ce qu’ils nous apportent une plus value ? C’est la question que s’est posée Khadija Hamouchi, jeune bruxelloise, qui s’est lancée dans l’innovation. Elle a imaginé un réseau social utile qui l’a emmené jusqu’à San Francisco. Rencontre.

twitter-logo_2Mouâd Salhi

Après avoir effectué son enseignement primaire et secondaire à Molenbeek, Khadija Hamouchi a étudié à l’Université Saint-Louis l’anglais, le néerlandais ainsi que la littérature. Elle a notamment profité du programme Erasmus pour poser ses valises dans le pays de Van Gogh. La Belgique étant trop petite pour elle, elle déclare: «J’ai toujours eu un esprit très international tourné vers le monde, le risque et l’innovation. J’ai tout de suite senti, qu’étant fille de parents immigrés, de la troisième génération, quelqu’un d’ambitieux comme moi ne pouvait pas faire sa place ici. Il fallait trop copiner pour se créer une brèche et cette façon de faire n’est pas la mienne». Elle ajoute : « Il y a énormément d’égo dans ces milieux là. Et on a tendance à vouloir garder la petite, là où elle est. Il persiste un racisme institutionnel en Belgique qui ne veut pas dire son nom».

Elle décide d’aller Outre-Manche pour continuer ses études. Sa candidature a été acceptée dans huit écoles et son choix s’est tourné vers la Goldsmiths University of London. Elle y a fait un master en Education : Culture, Language & Identity. Ce qui l’intéressait dans ses études, c’est la manière dont «la culture et la langue influaient sur l’identité de tout un chacun dans leur contexte éducatif et comment cette dynamique allait se créer au niveau des politiques éducatives au sein d’une nation». L’enseignement étant onéreux en Angletterre, elle n’a pas pu bénéficier d’une bourse pour financer son cursus. Elle confie: «J’ai cherché des bourses pour financer mes études mais elles étaient inexistantes. J’ai compris que si tu n’es pas un enfant de riche, tu te débrouilles. J’ai pris le risque d’aller à Londres alors que je n’avais que 700€ en poche».

Durant deux ans, elle a enchaîné des petits boulots pour financer ses études. Khadija décidera ensuite de se lancer en freelance pour enseigner les langues qu’elle connaît à différents publics. Son expérience professionnelle lui a, petit à petit, façonné un combat qu’elle mène jusqu’à aujourd’hui : «Je combats pour l’accès à l’éducation de qualité pour tous. C’est quelque chose qui m’anime profondément. Je suis quelqu’un qui croit en l’équité des chances. Je suis quelqu’un qui aspire à un monde plus juste. Malheureusement, en Belgique, bien qu’ils aient fait un travail considérable sur l’égalité des chances, la réalité est que lorsqu’une personne veut commencer à se mouvoir à travers un système, elle est tout de suite bloquée et happée par ce même système. Je ne trouve pas normal que dans un pays qui accueille l’Union Européenne et les Nations Unies, qu’il n’y ait aucun fonds même philantropique permettant à certains jeunes d’aller étudier à l’étranger le programme de leur choix».

« Pour un système éducatif dépassé, les jeunes égyptiens sont brillants ! »

En juin 2014, stressée par le rythme fou de sa vie londonienne, elle décide de se rendre au Moyen-Orient, en Egypte. Elle y est allée par intuition. Elle déclare : «Lorsque tu as un destin à accomplir, ton inconscient te guide vers ces opportunités. J’avais le capital pour me rendre dans un pays où j’aurais été plus à l’aise. Mais mon subconscient m’a emmené dans le pays des Pharaons». Elle est tombée sous le charme de la jeunesse égyptienne : «Il y a une jeunesse extrêmement talentueuse. Pour un système éducatif dépassé, les jeunes égyptiens sont brillants ! Ils ont appris à jouer à des instruments de musique sans passer par des académies ou conservatoires. Ils ont une créativité artistique que cela soit en peinture, en poésie etc. Ils ont appris l’anglais seuls. Ils ont appris à créer des sites web de manière autodidacte. La débrouillardise est le mot d’ordre en Egypte contrairement en Belgique où nous passons par des centres de formation. Cela m’a réellement impressionné».

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A la suite de cela, elle a commencé à voyager avec cette jeunesse-là. Peu de temps après, Khadija a été invitée par une fondation palestinienne pour former des professeurs du monde arabe en Jordanie. Elle déclare : « Je débarque, je vois des professeurs qui viennent de tout le monde arabe, viennent deux semaines, en Jordanie, à Jerash, une bourgade cachée par les montagnes. Ces professeurs étaient extrêmement dédiés et consciencieux avec des salaires très précaires». D’un ton révolté, elle s’insurge : « Ce n’est pas possible d’avoir un corps enseignant aussi stable et dédié, une jeunesse aussi douée et un sytème éducatif en ruines. Il y a un décalage monstre entre le potentiel de la population et les infrastructures mises en place par les responsables locaux ».

C’est là que son idée de projet a commencé à émerger : « De là est née, une énorme vision. Une vision où les peuples commencent à avoir une ouverture de conscience tellement grande qu’ils prennent en charge leurs propres destins. Je pense que l’Internet a son rôle à jouer là dedans. Dès que cela est mis en place, les gens ont une autre perspective sur la société». Son projet est passé par plusieurs étapes. Elle a d’abord voulu se concentrer sur l’enseignement local public via la formation des professeurs. Malheureusement, elle s’est confrontée à un blocage institutionnel et une lourdeur administrative qui auraient tué dans l’oeuf l’initiative. Le temps est compté pour son projet et celui de l’innovation va à une vitesse grand V. « Plus on attend, plus le fossé se creuse entre l’innovation et le monde arabe. Je ne voulais donc pas que les utilisateurs finaux de la plateforme subissent ces contre-temps qu’ils rencontrent déjà dans la vie de tous les jours». Elle a donc décidé de retourner à Londres, de se documenter sur l’éducation, sur des thématiques comme le leadership afin d’aiguiser son idée. Pour renforcer son savoir, elle a postulé pour un diplôme auprés de l’Université de Stanford en business, innovation et leadership. Ensuite elle a été prise à la Do School innovation lab à Berlin pour incuber son projet qu’elle a nommé SEJAAL.

SEJAAL: le social learning dans le monde arabe

Qu’est ce que SEJAAL ? « SEJAAL est une application web qui forme et expose une jeunesse de 18 à 30 ans dans le monde arabe à du contenu d’apprentissage qui peut se matérialiser sous forme de vidéo, d’infographie ou d’article. L’application se divisera en trois thèmes. Le premier est le savoir lié à l’industrie. Dans le monde arabe, il existe cinq industries qui sont en train de florir exponentiellement. L’éducation faisant partie de ces cinq industries. Le deuxième thème est le développement personnel. Ensuite, nous avons tout ce qui se rèfère aux soft skills en rapport à la communication, au savoir être dans le milieu professionnel etc. C’est quelque chose qu’on ne leur enseigne pas dans les facultés». Elle ajoute : «Seulement, aujourd’hui, dans le monde arabe, en 2020, 100 millions de jeunes vont devoir rentrer dans le marché du travail. S’ils n’y rentrent pas, je n’ose même pas imaginer les conséquences car ce sera une jeunesse extrêmement en colère. La génération qui succèdera à la notre voudra également faire sa place dans ce monde professionnel».

Une étude a été menée par Bayt, première société de recrutement dans le monde arabe, en mai 2016. Elle a montré qu’il y a une forte différence entre la perception de l’employeur et de l’employé par rapport aux compétences qu’un candidat devrait avoir sur le lieu de travail. Elle affirme : «  Aujourd’hui, la crédibilité de l’Université dans laquelle on a étudié ne suffit plus. Avec l’hypercompétitivité du marché, le candidat doit avoir un savoir-être, un savoir-faire qui ne s’assimile pas dans une faculté. Et ces changements au sein même de l’institution se feront à un rythme très lent voire pas du tout. Il y a encore une résistance d’une ancienne génération qui a peur de perdre ses intérêts». Pour le fonctionnement de SEJAAL, elle explique qu’il «va fonctionner comme Pinterest. L’utilisateur pourra choisir entre les cinq industries qui existent. En tant que professeur et pédagogue, je comprends que toute exposition à l’information est une forme d’apprentissage. Quand on va sur Facebook par exemple et que ton ami est parti manger chinois, tu as appris que ton ami a mangé tel plat à telle heure avec telle personne. Finalement, cette information t’a peut-être rendu heureux mais ne t’a pas rendu riche à la fin de la journée. Cela ne t’a pas fait gagner du temps non plus. Cela n’a pas créé de la valeur sure. Je voulais donc embrasser un modèle dans lequel les jeunes consultent assez addictivement. Il y a également une Timeline».

L’utilisateur pourra aussi prendre des notes sur les articles qui l’intéressent : « Lorsque l’on a visionné une vidéo ou lu un article, ou une infographie, il existera une fonction qui s’appellera Take note. L’utilisateur pourra noter tout ce qui lui passe par la tête par rapport à cet article. Cela peut être une réflexion, une question, un conseil s’il est expert du domaine etc. Il pourra l’enregistrer et le garder pour lui ou le partager pour que d’autres utilisateurs puissent commenter et échanger». C’est comme cela que le social learning pourra prendre forme. Aujourd’hui, au lieu de commenter des choses futiles, on commente et alimente du fond. Mon objectif c’est que l’utilisateur ait un retour sur investissement lorsqu’il passe son temps sur SEJAAL».

Elle ironise sur le fait que malgré la disparité des richesses dans le monde, le temps est la seule ressource dont nous disposons équitablement : «D’ailleurs le temps et l’attention nous a été donné équitablement à la naissance. Bill Gates a beau posséder plusieurs milliards dans son compte, nous disposons du même temps et de l’attention que lui. C’est une ressource inestimable. Cette jeunesse doit donc juste utiliser ce temps à bon escient. D’autres fonctionnalités existeront. Le contenu va être, quant à lui, conçu d’algorithmes qu’on appelle des content partners en arabe, en anglais et en français». Elle voit la plateforme comme un « Facebook amélioré pour l’éducation ».

A terme, elle voudrait créer du big data qu’elle stockera et vendra à une industrie de l’éducation en pleine croissance pour que celle-ci puisse délivrer des services et des produits qui sont en accord avec l’attente des populations. Il y a un réel engouement autour de son projet. La conception du prototype de cette application se fera entre la Silicon Valley et la Bay Area à San Francisco. Khadija Hamouchi a passé plusieurs entretiens pour que son projet puisse être accepté dans le centre du monde de l’innovation. Il a notamment été primé lors d’une cérémonie de l’entrepeunariat en Afrique et a reçu un chèque de 25.000 dollars pour la conception. Toutefois, il lui faut des fonds pour qu’elle puisse se rendre aux Etats-Unis. Elle a lancé une campagne de crowdfunding pour financer le trajet jusqu’à San Francisco ainsi que ses frais sur place. Le montant de la cagnotte s’élève à 12.000 €. Si vous voulez faire briller le Made in Belgium au pays de l’oncle Sam, vous savez ce qu’il vous reste à faire !

Soutenir la campagne de crowdfunding 

Mouâd SALHI

Mouâd Salhi

Mouâd Salhi

Journaliste pour Alohanews, d'ici et d'ailleurs, passionné par la géopolitique, a un stylo comme épée et comme maître mot la justice.

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3 Réponses

  1. Anonyme dit :

    A l’aube de la quatrième révolution industrielle. la troisième était la révoluition informatique dans les années 60

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