La dépression des réseaux sociaux : le mal du siècle ?

© Flickr / Vincent Wo

Il est 22h30. J’ai plutôt passé une bonne journée aujourd’hui. Il a fait beau presque toute la journée- j’adore le soleil-, mes étudiants ont été adorables ; nous avons bien rigolé. En prime, j’ai même pu manger en terrasse ce soir avec des amis. Bref, une journée comme on aimerait en vivre plus souvent.

Oui, en allant me coucher ce soir-là, j’étais bien, heureuse, paisible, calme, tranquille (et tous les synonymes que vous pourriez rajouter). Comme tous les soirs avant de dormir, je fais mon petit tour (grand…) sur toutes les applications qui me permettent d’être connectée à vous. Enfin, pour être plus précise, à cette heure-ci, je dois en être à mon quinzième tour, je pense. Les notifications sont sans cesse présentes pour me rappeler de ne pas oublier mes réseaux sociaux. Je fais le compte : je dois avoir passé entre 3 heures et 3 heures 30 dessus aujourd’hui.

Réseaux sociaux. Le nom me rassure presque. Il me donne l’impression d’être constamment entourée, de ne pas être oubliée, d’être en contact permanent avec des gens à qui je ne parlerais sans doute pas dans la « vraie » vie. Il me donne des envies de sociabilité.

Il me fait un peu peur aussi. J’en suis devenue esclave, je le sais bien. Si je n’y vais pas pendant une heure, j’ai l’impression de rater des « moments-clé ». Ne pas savoir que « Tom » est allé à un barbecue ou que « Coralie » a bronzé dans son jardin me donne presque des sueurs froides. Ne pas être au courant de tout cet étalage de vie me laisse, selon mes croyances actuelles, en marge d’une société dont je veux faire partie.

D’ailleurs, cela doit bien faire 24h maintenant que je n’ai rien posté. Quoi ? Le Monde, comment as-tu osé m’oublier de la sorte ? Je ne suis pas d’accord du tout. Je change instantanément ma photo de profil sur Facebook. Elle va me rapporter des « likes » qui vont flatter mon égo. Peut-être même quelques commentaires aussi qui me permettront de passer une bonne nuit jusqu’au lendemain matin. J’ouvre également Instagram, où j’y poste une citation. Vous voyez parfaitement de quel type de citation je parle. Celle qui vous rappelle de vous déconnecter, de profiter du moment présent, de vivre votre vie pleinement. Pleinement connectée.

Mon objectif est atteint : 42 likes sur ma photo de profil en 20 minutes à peine. Je peux souffler et reprendre là où j’en étais. Petit tour sur les réseaux sociaux donc.

Dans mon fil d’actualité Instagram- merveilleuse application de partages de photos- je constate que les régimes sont la tendance de ce mois de mai. Je ne sais pas pourquoi je suis abonnée à autant de comptes de personnes sportives, peut-être pour me motiver ? Peut-être aussi parce qu’elles me rappellent ce que je ne suis pas. Beaucoup de photos de sport, donc. De corps parfaits aussi. Mais pourquoi j’ai mangé ce plat de pâtes ce soir, moi ? Pourquoi est-ce que je ne me suis pas contentée d’une belle salade comme je viens d’en voir défiler sous mes yeux ? Instagram, tu m’ennuies, je file sur Facebook.

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Ah, Facebook… 15 nouvelles notifications. Merci. Toi, au moins, je sais que tu penses à moi. Tiens, Morgane a changé de couleur de cheveux. Quels beaux cheveux d’ailleurs. Mounir poste un énième statut sur le beau soleil d’aujourd’hui. Ah, la fille de Charlotte a mangé sa première panade. Momo a réservé ses vacances. Quelle chance. Pourquoi je n’ai pas pensé à économiser cette année pour partir en vacances, moi aussi ? Chloé est partie à la mer. Et moi, je suis allée travailler. Quand j’ai dit que mon boulot s’était bien passé, j’ai peut-être un peu exagéré, hein. Qu’est-ce que je n’aurais pas donné pour partir une journée à la mer aussi. Je fais défiler les actualités et jette un petit coup d’œil en direction de mon réveil. Minuit 40. Mince, ce n’est pas encore aujourd’hui que j’irai dormir tôt.

Oui, je devrais aller dormir, je le sais. Mais je dois encore faire mon tour sur Snapchat. J’aime beaucoup cette application, d’ailleurs. Simple, rapide, efficace. Tout le loisir de montrer sa vie aux autres le temps de dix secondes. En dévoiler, mais pas trop. J’ai d’ailleurs fait une photo de mon assiette de pâtes en terrasse tout à l’heure. Après tout, moi aussi j’ai fait un truc cool, non ?

Sur Snapchat, le même Mounir a partagé une photo de sa terrasse- moi qui n’ai qu’un balcon. Gaetan est en vacances en Espagne. Je n’aime pas forcément l’Espagne, mais c’est toujours mieux que la Belgique, non ? Sophie a passé la journée avec des amis. Moi, à défaut de voir les miens, je leur ai envoyé des SMS. Ça compte aussi ? Sasha était en réunion ce matin, il s’est ennuyé. Par contre, l’après-midi, il est allé manger une glace en terrasse. Pendant que moi, je travaillais. Zoé, quant à elle, a fait du sport et prépare son corps pour l’été ; corps parfaitement dessiné aux abdos saillants.

Il est 1h20. J’éteins mon précieux téléphone pour la nuit. Je n’ai pas passé une si belle journée que ça, finalement. J’ai eu chaud. Trop chaud ? Je n’ai même pas pu profiter du beau temps puisque je suis restée enfermée dans une classe. Alors, oui, mes étudiants ont été agréables, mais ce n’est que la normale, non ? J’ai mangé des pâtes trop salées, trop grasses, alors que j’aurais pu tout aussi bien apprécier une salade. Je n’ai pas fait de choses merveilleuses, je n’ai fait que vivre ma vie. Ma vie monotone. Ma vie simple. Trop simple.

Je réalise à ce moment précis que les réseaux sociaux influencent mon moral et mes humeurs. Et puis, je prends conscience…

Je prends conscience que chaque personne poste ce qu’elle veut bien poster. Que toute cette mascarade n’est qu’un leurre. Un déballage de vie sans filtre ni malheur. Quel intérêt de montrer aux autres que nous sommes malheureux ? Certainement aucun, mon cher ! Montrons nos belles vacances d’été- avec décor paradisiaque à la clé, montrons nos soirées entre amis- et sûrement pas celles que nous passons seuls chez nous, montrons nos nouvelles tenues, nos nouvelles chaussures, nos moments de fous-rires, nos superbes découvertes, les exploits de nos enfants, qu’importe, pourvu que ça claque, que ça en jette, que ça impressionne les autres.

Et pas question de faillir à cette réputation que nous nous construisons de toute pièce. Pas de journées grises, de nuages dans nos vies, de nœuds dans nos têtes. Impensable, même, d’oser montrer que nos journées sont à l’image de celle de chaque être humain : on ne peut plus normales.

Juste ce qu’il faut. Tout ce qui brille.

Alexia ZAMPUNIERIS

Alexia Zampunieris

Alexia Zampunieris

"Une femme libre est exactement le contraire d'une femme légère." Alexia a la liberté pour seul combat.

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