« C’est pas tous les jours dimanche » ou l’exaltation des peurs primaires liées à l’islam

Source : CNAPD
Source : CNAPD

En ce dimanche hivernal, alors que la faim se targuait de me déranger, j’ai décidé de me faire une omelette afin de soulager mon corps supplicié. Toutefois, comme tout le monde le sait, on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. Cependant, ce n’est pas mon manque d’expérience culinaire qui a salopé le par terre de mon appartement, mais une émission de débat sur la RTL, une des plus grandes chaines de télévision belge.


« C’est pas tous les jours dimanche », c’est le fameux nom de cet exercice journalistique sur grand écran. Un sondage nommé « Noir, Jaunes, Blues », réalisé par le Soir et la RTBF – à la demande de Survey Action -, esquisse un panel de thématiques qui inquiètent les Belges. Dans ce sondage, on apprend notamment que le Belge rejette l’étranger et n’aime pas trop le musulman. L’islam est perçu par les sondés comme étant une religion intolérante (74%) et la communauté musulmane serait une menace pour l’identité belge (60%). Du côté des musulmans sondés, 69% indiquent ressentir du rejet de la part de la société belge. Une enquête qui laisse le champ à de nombreuses analyses pour comprendre les enjeux de notre société.

L’émission « C’est pas tous les jours dimanche » commence avec un reportage. Christophe Deborsu, présentateur attitré, déambule dans la rue de Brabant à Schaerbeek pour récolter des témoignages de personnes de confession musulmane. Des récits partagés entre ceux qui affirment vivre un quotidien tout à fait ordinaire tandis que d’autres font état de discriminations à l’embauche et d’un racisme ambiant.

Retour sur le plateau, après la traditionnelle présentation des invités, Deborsu décide de planter le décor et de dévoiler implicitement l’orientation du sujet avec l’aide d’un témoin nommé Mireille Lurquin. « Que voulez-vous dire quand vous dites qu’on devra bientôt mettre sur votre carte d’identité ancienne belge ? » questionne le présentateur. Le témoin a un avis tranché sur la question. Par ailleurs, pas l’ombre d’un témoignage contradictoire pour donner au mot débat tout son sens. Mireille Lurquin énonce une série de peurs et d’interrogations : « On se fait traiter de sale Belge et on ne se sent plus chez soi », « on dirait (…) qu’on est chez eux quoi », « il y a un non-respect de la femme, on se fait traiter de tous les noms si on est en jupe… ». Christophe Deborsu interrompt la dame. Je m’attends à ce que le journaliste questionne ces peurs et rationalise le témoignage (C’est qui le « eux » ? Parle-t-on des immigrés ou des Belges de confession musulmane ? …). À mon grand regret, le présentateur demande s’il s’agit d’une expérience personnelle. « Ça vous est arrivé ? ». Mireille poursuit son récit.

Une seconde réaction de Deborsu : « À propos de l’école, vous dites : un des soucis c’est que ma fille, par exemple, elle ne peut pas manger de porc à l’école. Ça aussi ça vous énerve parce que tout est halal ». Mon omelette refroidit. Je n’ai plus trop faim. Mireille continue de raconter l’expérience de sa fille qui n’a pas pu déguster son sandwich au jambon. « Un enfant a le droit de manger ce qu’il veut à l’école » fustige Mireille. Et elle a bien raison. Après cet aveu qui ne sera pas soulevé par Deborsu, Hamid Benichou, agent de police qui se décrit comme un musulman laïc prend le relais et confirme les propos de la dame.

Durant le « débat » différentes problématiques sont abordées : l’acceptation des musulmans d’idéologies étrangères (l’idéologie des frères musulmans/ le wahhabisme), l’islamisation de la Belgique, le voile, l’inertie des politiques belges, etc.

Christophe Deborsu se tourne auprès de Hocine Abderrahmane, imam et historien : « Vous sentez ça aussi ? ». Je conclus donc que c’est une émission qui questionne des problématiques contemporaines cruciales et y répond par la récolte de ressentis. Plus étonnant encore, face à ces défis de société, le présentateur décide de poser une série de questions hallucinantes à l’interlocuteur : « Si quelqu’un boit de l’alcool, il peut aller au paradis ? », « Vous acceptez le mode de vie occidental…euh avec l’érotisme ? », « et la question classique, si un [de vos enfants] revient chez vous en vous disant « Je suis homosexuel », vous l’accueillez à bras ouverts ? ». Après quelques réponses courtes, l’imam n’interviendra plus ce dimanche.

Avez-vous peur ?

Au tour de la chroniqueuse Emmanuelle Praet qui est interrogée par un « Vous avez peur Emmanuelle ? ». Hamid Benichou, ingénieux, amène lui aussi son lot d’interrogations : « De quel islam parle-t-on ? De l’islamisme ? ». Dans son livre « Sur la télévision », le sociologue Pierre Bourdieu disait à ce propos que « les mots peuvent faire des ravages : (…) le foulard est-il islamique ou islamiste ? Et s’il s’agissait simplement d’un fichu, sans plus ? (…)[Les] présentateurs (…) [en] parlent souvent à la légère (…) devant des milliers des téléspectateurs (…) ».

Les mots sont importants. Encore plus pour les titres. Titrée « Musulmans, non-musulmans : pourquoi ça s’aggrave ? », l’émission d’RTL surprend. Au-delà de la polarisation (musulmans VS non-musulmans), une formulation est à souligner : « Pourquoi ça s’aggrave ? ». Une formulation qui suppose donc que la situation était déjà grave et que nous vivons une situation qui s’empire. Mes manuels de journalisme m’ont appris qu’un sens fait de mots éveillant la peur même si ces mots ne sont pas précisément divulgués. En 2012, dans le cadre de mon mémoire, j’ai questionné Martine Simonis, la secrétaire générale de l’Association des Journalistes Professionnels (AJP). Sa réponse est on ne peut plus claire : “Les mots ont une très grande importance. C’est une des recommandations déontologiques en la matière : « soin, exactitude de la terminologie ».

Désolidarisez-vous !

Guy, un autre témoin rejoint le direct et affirme que les musulmans ne se désolidarisent pas assez des actes terroristes. « On voit aussi qu’il y a une espèce de tolérance [de la part des musulmans] de temps en temps vis-à-vis de ceux qui sont islamistes ». « On voit » (qui ?), « espèce de tolérance » (comment est-elle incarnée ?), « de temps en temps » ( ?). Bref, c’est le flou total qui alimente les peurs les plus élémentaires.

Selon l’un des observateurs, le clivage entre musulmans et non-musulmans est « un gouffre ». Christophe Deborsu y va aussi de son observation en indiquant que si « un ou deux attentats » se produisaient en Belgique, on en viendrait à « une guerre civile ». La théorie du choc des civilisations de Samuel Huntington a encore de beaux jours devant elle.

Dominique Thewissen, psychothérapeute et professeur de religion islamique, indique que les idéologies énoncées durant l’émission (wahhabisme, djihadisme, frères musulmans, takfirisme) se différencient à plusieurs égards. Malgré cela, le présentateur bride le propos avec un « on ne va pas aller jusque-là ». Il a raison après tout. Pourquoi faut-il amener de la nuance dès lors que le point de départ du débat est un témoignage isolé ?

Les discriminations ? Du flanc

On effleure ensuite un point important durant une poignée de minutes : la formation des imams. Aussitôt clôturé, Hamid Benichou sort de ses gonds : « on va encore dire que c’est de la faute aux discriminations ! (…) C’est un discours du réchauffé ». Ce n’est pas le constat en tout cas de nombreuses associations et acteurs de terrain qui tirent la sonnette d’alarme concernant les discriminations à l’encontre des musulmans (voir les rapports du CCIB, de l’ENAR et autres). Ce n’est pas non plus l’avis d’André Rea, sociologue et chercheur, qui explique dans une interview accordée au quotidien Le Soir : « Aujourd’hui, en Europe, la ligne de fracture, c’est l’appartenance ou non à l’islam. Quand une ligne de fracture est aussi puissante que cela, cela conduit à des exagérations continuelles. C’est-à-dire que n’importe quel phénomène qui advient est associé aux caractéristiques des individus qui participent à la ligne de fracture. Cela participe à installer une islamophobie potentielle sur quasiment tous les événements. Ajoutez à cela l’impact des réseaux sociaux qui jouent comme des amplificateurs de rumeurs et radicalisent en quelque sorte les formes de dénonciations publiques ». Selon lui, « la discrimination, le racisme apparaissent à partir du moment où les gens sont intégrés. Le discours sur l’intégration est en quelque sorte un discours qui essaie de mettre de la différence là où il y a de la ressemblance.

Je pense qu’on en est là aujourd’hui. Il est d’ailleurs patent de constater que le rejet aujourd’hui porte presque plus sur des individus qui sont nés ici que sur d’autres arrivés il y a peu”, indique le chercheur.

La dernière parole revient à Mireille Lurquin, témoin, celle qui a ouvert le bal en énonçant une série d’inquiétudes :

« Comme vous l’avez dit, le jour où il y aura un attentat, le Belge va se révolter vraiment parce qu’il en a ras le bol ». Christophe Deborsu tentera de calmer le jeu : « Évidemment vous n’êtes pas représentative de toute la Belgique » mais finira par ponctuer par un « c’est très très inquiétant ».

Après cette série de faits isolés, d’analyses approximatives et d’une rhétorique surfant sur la peur, j’aimerai de tout cœur voir la tête des téléspectateurs ayant vu le débat. Pourtant, il y a plus de 20 ans, Pierre Bourdieu insistait sur le choix des sujets, des angles et des partis pris par certains journalistes/médias : « Le principe de sélection, c’est la recherche du sensationnel, du spectaculaire. La télévision appelle à la dramatisation, au double sens : elle met en scène, en images, un événement et elle en exagère l’importance, la gravité, et le caractère dramatique, tragique ». Heureusement, c’est pas tous les jours dimanche.

Nikita IMAMBAJEV

Nikita Imambajev

Nikita Imambajev

Fondateur & rédacteur en chef d'Alohanews. Convaincu que le regard d'un jeune banlieusard sur le monde peut-être une alternative. L'urbain pour étendard.

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