Alohanews

[DOSSIER] Mons : terre inconnue du rap belge

Quand on parle de rap belge, on pense avant tout à celui de la capitale, Bruxelles, où les Roméo Elvis, Hamza et autre Damso monopolisent la scène rap de Belgique. Mais dans la ville de Mons, en Wallonie, proche de la frontière française, des talents inconnus s’activent en studio, dans l’attente de leur heure. En juillet 2021, Alohanews est allé à la rencontre de plusieurs rappeurs montois, tous impatients de ramener la lumière sur leur ville. 

Jour pluvieux en Wallonie. Les inondations font rage à l’Est de la Belgique. Les précipitations ont duré toute la journée et les autorités annoncent que la Trouille et la Haine, les deux rivières de Mons, débordent. Dans l’ouest de la ville, à Jemappes, la pluie a formé des ruisseaux qui roulent sur les pavés de la petite ville. Rattachée au chef-lieu de la province de Hainaut, Jemappes, ancienne ville charbonnière, est considérée comme une section de la ville de Mons. Baster J, barbe naissante et locks rassemblés en queue-de-cheval, sort du Night Shop, une boisson à la main, qui donne sur la place de parking où nous nous sommes garés. Nous étions allés prendre en voiture Deekay, les yeux grands et éveillés, la barbe fournie et les locks en bazar sous son bonnet, qui forme avec Baster J le duo de rappeurs emblématique de l’ouest de Mons : SDLN. 

Cela fait au moins 5 ans que le duo SDLN est installé dans le riche game de Mons, et encore plus longtemps que Deekay et Baster se sont mis au rap. « La musique c’est une passion, sourit Deekay. Nous on a commencé la musique séparément, y’a 10-15 ans. » Nous les avons suivis jusque dans leur studio, installée en sous-sol de la maison de Baster, dans une cave aux lumières tamisées où la cabine brille de mille feux. « Avec l’expérience acquise, ça m’a permis d’apprendre à mieux maîtriser le logiciel – Studio One – vue que notre carrière ne décolle pas encore. » Ce dernier mise sur le travail d’ingé son pour vivre de la musique, taffant à Bruxelles en tant qu’ingénieur au studio Seventhroom. Baster J a compris qu’il lui faudrait devenir complètement autodidacte en tant que rappeur, assurant l’enregistrement et le mixage des sons de SDLN, pour éviter de dépendre des studios d’enregistrement aux prix exubérants. Deekay et Baster ont fait en sorte de pouvoir toucher à tout, en l’absence d’une structure pour les artistes de Mons, puisque « à l’époque, quand on a commencé, assure Baster, on devait tout faire nous-mêmes. » Tous sont attachés à l’histoire du rap à Mons : Biga T, Shoot the Hoodz, Cups. « Mais beaucoup d’artistes ont dû se reconvertir, avance Deekay. A l’époque, il y avait beaucoup moins d’opportunités, aucune structure, il n’y avait pas les réseaux sociaux… » L’histoire du rap de Mons, elle est selon eux en train de se créer, vu que beaucoup d’artistes s’avancent sur la scène. « Y’a la nouvelle génération, conforte Deekay. De plus en plus de rappeurs en viennent, comme Zaïprince, NeoSaka, etc… » Mais aucun n’arrive à « péter » véritablement pour le moment. « C’est la mentalité d’ici », émet Baster, tandis que Deekay, confiant, dit que ce n’est qu’une question de temps.

Dans la musique, tout est une question d’argent. SDLN, en indépendants, n’ont pas de manager ou de structure pour promouvoir leur musique. « L’offre du rap, ici à Mons, est très variée, confie Deekay. Chacun a un style différent, il faut juste ramener la lumière ici. » Selon Deekay, Mons est tout de même observée par certains artistes : Gradur est venu manger en restaurant à Mons au plus fort de sa carrière, tandis qu’il y a quelques jours, Kobo est descendu de Bx pour tourner un clip à la cité du Coq de Jemappes. Si le plug pour le succès se trouve à Bruxelles et que SDLN ne rechignent pas à établir des connexions avec les artistes de là-bas, Baster est catégorique. « On est obligé de représenter l’endroit duquel on vient, si on commence à péter à Bruxelles, les Bruxellois vont dire qu’on n’est pas de chez eux. » Mais l’énergie de Bx, selon Baster, est différente d’ici : « j’ai l’habitude de coacher les artistes montois, mais les Bruxellois savent déjà ce qu’ils veulent faire et ce sont presque eux qui me coachent […] il faut prendre l’expérience de là-bas et la ramener ici ». Baster poursuit : « C’est la France qui va nous apporter la véritable lumière, plus que les Bruxellois ou les Montois qui nous partagent […] à Bruxelles, c’est la même mentalité qu’ici, c’est la galère, chacun essaye de péter, donc on a plus de chance de percer ici qu’à Bx. » Du côté de Mons, la concurrence serait aussi rude entre les artistes. « C’est un sentiment humain, prononce Baster, de se comparer aux autres, il y a une frustration si l’un arrive à percer avant nous, alors qu’il a commencé après nous. » 

C’est pour eux primordial, pour un rappeur, de se présenter avec un univers bien distinct, Baster avançant que ce n’est pas donné à tous les artistes, Deekay étant plus nuancé sur cette nécessité. « Je prends la musique comme elle vient. C’est comme si on suivait un chemin sans voir le trajet, mais dont on sait que la fin aboutit sur le paradis. » L’offre musicale ne manquant pas de diversité à Mons, il ne manquerait aux rappeurs de la ville qu’une structure, que des visuels travaillés, ainsi qu’une stratégie commerciale.
 

 

Représenter la ville 

Deekay et Baster J ont commencé leur duo avec le son trap Ökalamar, sorti en novembre 2016, dont le clip cumule pas loin de 50 000 vues sur YouTube. S’ils reconnaissent l’importance pour un artiste de s’investir dans un projet avec plusieurs titres, ils comprennent avec leur expérience qu’il leur faut sortir sons par sons. « Si tu fais un projet, tranche Baster, même si tu y as passé des heures et des heures, qui va l’écouter ? ». A l’époque d’Ökalamar, SDLN avaient proposé leur mixtape « TOUT EN MAJUSCULE » gratuitement sur Haute culture.com, mais après plusieurs mois, voire un an, de silence radio, le public qui avait été séduit par Ökalamar a fini par ne plus les suivre. Cependant, le duo a appris de ses erreurs et constate que ce sont aussi les sorties régulières qui peuvent permettre à un artiste de se démarquer. « Le gars qui voit que tu as sorti un truc, constate Deekay, il est au boulot en train de transpirer comme un bâtard, et si les vues ne décollent pas, il ne va pas te pousser, mais s’il voit que tu as peut-être 5 ou 10% de vues en plus, il va sans doute choisir ce moment pour te pousser et te partager. Tu ne sais pas à quel moment les gens vont t’aider. »  

 

Florilège de studios montois 

Beaucoup d’ingrédients sont nécessaires pour faire d’un son un hit. Si la régularité et l’organisation en sont des parts non négligeables, il ne faut pas non plus oublier les connexions possibles aux plus hauts niveaux du game, et la vision que les artistes portent. NeoSaka et Pego ont leur studio dans la ville même de Mons, le Sheltastudio. Tous deux ont commencé la musique à l’âge de 16 ans, et avec 21 ans aujourd’hui, ils ont progressé autant dans l’aspect rap que dans la production ou le mixage de leurs morceaux. Une ville qui fourmille décidemment de rappeurs et de studios. « Mais il n’y a rien qu’on qualifierait de collectif à Mons, avance Pego, qui soit présent sur la durée. » Nous avons partagés un café dans le Sheltastudio pour recueillir leur avis. « A Mons, il n’y a ni le réseau, ou les plugs, ni d’entité vraiment installée dans la ville, comme un collectif. » Au début, si Pego et NeoSaka ont fait leur studio avant tout pour eux, ils ont pris goût au fait d’enregistrer des artistes, autant leurs amis que des clients montois. Leur réseau s’est développé à partir de là. « Au fur et à mesure des sessions, complète Pego, on a pu rencontrer plein de gens, échanger avec les artistes. Ces derniers mois, on s’est bougé pour rendre accessible notre studio, ou pour parler projet ». NeoSaka et Pego ambitionnent d’organiser et de structurer au niveau global les artistes montois qu’ils reçoivent. « Ici à Mons, argumente Pego, on ne connaît pas la recette pour faire péter un rappeur, puisque personne n’a ramené la lumière auparavant. L’artiste doit réfléchir au niveau de la région, il lui faut quelque chose derrière, que ce soit un collectif ou une vision, qui puisse le soutenir et le pousser au niveau global. »

NeoSaka et Pego pensent à leur studio, step by step. Ils fonctionnent, d’abord, en essayant de faire rencontrer les artistes entre eux, pour que « la zone progresse ». Ils ont des ‘steps’ différents en fonction de leurs besoin en termes de leur carrière et des besoins de leur studio, et cette progression n’est pas sans rappeler un ‘business plan’, puisque Pego comme NeoSaka comptent faire d’ingénieur du son leur métier principal. Impossible, à Mons, pour un artiste de vivre de son art, en conséquence les rappeurs montois, du moins Pego et le duo SDLN, déclinent leurs activités en tant qu’ingénieur du son, pour vivre de la musique. « Faire rencontrer les artistes entre eux, créer des connexions entre studios, complète Pego, est un des steps du studio. » 

Mais si Pego dessine pour son studio un futur stratégique, NeoSaka est plus porté sur l’expression musicale. En 2018, il sort son premier projet de six titres, Shelter. « J’ai eu quelques scènes à Bruxelles, abonde Neosaka. Du genre Apero Hit, c’était une scène sur Bx qui laissait la place à des artistes de tous les domaines. » Pego et Neosaka n’ont aucun scrupule à établir des connexions avant des gens de Bruxelles : ils ne tarissent pas d’éloge pour Chipeur, un producteur montois qui épaule des rappeurs de Mons depuis Bruxelles, façonnant avec eux des projets tout en plaçant des prods pour des artistes bruxellois. « C’est très cool ce genre d’initiative, mais il n’y a pas beaucoup plus d’exemple ici, avance Pego. Quand il n’y’a pas de biff, que les gens ne pètent pas ou ne se supportent pas forcément, il y a moins de rappeurs. Je me sentirais plus utile ici qu’en montant à Bx. » Ils déplorent le fait qu’à Mons, ce manque d’organisation pousse les rappeurs montois à cultiver le one-shot, « du genre à sortir un clip et à disparaître six mois après », intervient Neosaka. « Tous, on ne travaille pas assez de manière efficace, complète Pego, et avec assez de gens différents. Il y a un manque d’activité global ici. » 

 

Les coups de bol de l’industrie

La route vers le succès est périlleuse et la recette de la notoriété diffère en fonction des individus. « Si quelqu’un de la région tape 200k de vues, lâche Neosaka, tout le monde va aller essayer de créer une connexion avec lui. Ce qui est compréhensible. » Mais aucun rappeur ne peut pour l’instant s’en targuer. A Mons, beaucoup de rappeurs sortent des sons, mais peu de projets. Neosaka fait exception à la règle, mais il en a tiré de l’expérience. « Je faisais mes scènes à Bx, et j’allais assez rarement au studio pour travailler mon projet. J’ai fait six sons et je les ai balancé. Avec le recul, maintenant qu’on a notre studio permanent, je me suis un peu précipité. Maintenant qu’on a notre studio permanent, on adopte une stratégie différente pour le prochain projet. » Les médias, français ou belges, ne s’intéressent pas à la ville de Mons, au vue de cette régularité qui manque aux artistes de la ville. « Si les artistes sortent quelque chose une fois tous les mille ans, c’est normal qu’un média ne s’y intéresse pas ou peu. Mais la majorité du public belge aime bien trouver un petit artiste peu connu, et le couver, plus ici qu’en France. » Green Montana, aujourd’hui coaché par Booba, faisait 2000 vues en 2018 sur le son Briquet, « 2000 vues pour des centaines et des centaines de commentaires, intervient Pego, donc il y avait déjà une fan-base solide. » Et le manager d’Isha, séduit par la musique du jeune Green, est venu le convier depuis Verviers jusqu’à Bx, lui offrant la voie pavée vers le succès qu’on connaît. Un coup de bol, qui pourrait se reproduire pour un artiste de Mons ? 

Faire briller la ville


Parmi les noms qui reviennent de la bouche des interviewés, celui de Chipeur est souvent mentionné. Il se présente comme producteur et beatmaker depuis cinq ans, et nous avons pu échanger au téléphone. « J’ai commencé il y a une dizaine d’années à produire de la musique et à faire des réalisations, dit-il. Pour un collectif de danseurs, Yak Films, et aussi pour danser dessus avec mon crew de danse. » Aujourd’hui âgé de 25 ans, c’est à partir de 2015 qu’il a pu placer des prods pour des artistes lors de l’explosion du rap à Bruxelles. « A l’ancienne, on avait notre collectif WNA, on recrutait des artistes individuellement et on allait faire pas mal de shows et de festivals, mais ce n’était pas centré sur Mons. Depuis j’ai l’habitude d’être derrière mes artistes. » Il a pris deux artistes montois sous son aile, pour les produire personnellement et s’assurer une évolution conjointe, Flodgi et Japhet. Chipeur est l’un des premiers à nous parler de Slimprod, clippeur et prodeur renommé de la région de Mons. Aujourd’hui établi à Bruxelles, Chipeur porte la cause de la ville de Mons et de ses artistes. « En louant des AirBNB et en faisant des séminaires, j’ai pu mixer, enregistrer et masteriser un projet avec des rappeurs de Mons et d’un peu partout en Belgique, dont Japhet, Flodgi et Khalax Drogo. » Ce projet, qu’il a fait « all by my self », il l’a appelé Snack, comme pour donner un avant-goût de ce que la Belgique peut offrir en matière de rap. « Il faut donner leur chance et aussi la force aux artistes locaux qui ont du potentiel. C’est mon premier projet en tant que producteur, c’est un premier pas pour faire découvrir la scène locale. »

Si Chipeur façonne des prods et des projets pour faire connaître les artistes locaux, sa venue à Bruxelles lui a permis également de placer ses prods pour des artistes connus. « Juste envoyer ses prods à des artistes, je trouve que ça enlève beaucoup de charme au processus de création artistique. Je préfère démarcher des artistes pour faire des sessions studios directement. » Il a placé une instru pour Frenetik, l’année dernière, sur le très bon son Virus BX-19. Depuis qu’il s’est installé à Bx, Chipeur a beaucoup plus de clientèle qu’à Mons, « je vends des prods tous les jours », lâche-t-il avec un sourire dans la voix, « et les Bruxellois sont réceptifs à mon travail. » Il regrette que Mons bouillonne de talents artistiques, aussi bien des danseurs, des graphistes, que des rappeurs, « mais les gens ne regardent pas ce qu’il se fait artistiquement dans Mons […] à Bruxelles, il y a beaucoup plus d’opportunités. » 
 

 

Chipeur constitue le principal exemple des artistes montois qui préfèrent chercher des ‘plugs’ hors de la ville. Mons qui reste tout de même un vivier pour la scène rap, en pleine expansion chez la jeune génération. Dans la cour d’un immeuble près du centre-ville, nous avons également reçu Boruskii, jeune rappeur et beatmaker montois de 20 ans. Même si la ville n’offre que peu d’opportunités, il ne rechigne pas à se bouger pour mettre en place un studio, en autodidacte. « Avec Grey D, [autre rappeur montois], on a installé un studio chez moi, il y a un an, avec les moyens du bord. On a acheté tout le matos, on a regardé des tutos en anglais sur YouTube pour mixer, et à force de pratique, le logiciel devient facile d’accès. »  

 

Jamais mieux servis que par soi-même

En Belgique comme en France, nombreux sont les studios similaires, qui fleurissent dans les caves, les greniers ou les chambres des amateurs, et qui permettent une plus grande démocratisation de la production musicale, par le biais des logiciels comme Studio One ou FruityLoops. « On est un petit studio, avec du matériel d’enregistrement pas très poussé, mais en faisant venir des rappeurs pour du 20 ou 25 euros la session, on a pu investir dans du matos plus performant. » Avec la marge qu’ils ont pu toucher, Boruskii et Grey D ont pu acheter du meilleur matériel et proposer des prix plus élevés. C’est la débrouille : ici dans la région de Mons, personne ne tend la main, alors il faut faire les choses par soi-même. Boruski l’assure : la ville de Mons abrite des artistes talentueux, aussi bien des rappeurs, des clippeurs que des beatmakers comme Slimprod ou Chipeur. « Ils font des trucs depuis que je suis môme. » Boruski a décidé de se lancer dans l’aventure du beatmaking, même au regard du travail qu’une telle discipline demande. « J’ai déjà enregistré des rappeurs pour ‘vivre’ mais ça ne dépassait pas 40 euros pour 2 ou 3 heures de session. Au total, avec un mix complet, je vais toucher 80 ou 120e si ce sont deux artistes que j’enregistre. C’est rien au regard des heures et des heures de travail que ça demande. » Grey D et Boruskii ont baptisé leur repaire le studio SLS, et de son point de vue, les artistes rap de Mons ne forment pas encore de bloc, au contraire des artistes de Bruxelles. « Il faudrait montrer au public qu’on est rigoureux, avoir une mentalité du genre ‘on peut péter’, balancer du contenu régulièrement et surtout, se faire des passes entre nous. Je pense qu’à l’avenir, un artiste de Mons enfoncera la porte du succès et ramènera la lumière sur la ville. Mais il faut se connecter à Bruxelles, ce n’est pas Bruxelles qui viendra à nous. » 

Les plus jeunes se montrent donc confiants quant à l’avenir de la ville. Dans cette petite cour du centre-ville de Mons, inondée d’une pluie incessante, nous avons aussi reçu deux artistes phares de la ville, tous deux originaires d’une cité de Jemappes à l’ouest de Mons. Les artistes montois que nous avons interrogé ont maintes fois mentionné le nom de Zaïprince et de Slimprod. Selim, aka Slimprod, 26 ans, la barbe fendue d’un sourire et les lunettes rondes, a toujours baigné dans la musique par sa famille : depuis qu’il a 5 ans, il touche au chant, à la guitare, ainsi qu’au piano. « J’ai commencé les prods à 12 ou 13 ans, avance Slimprod, et c’est un gars de Saint-Ghislain [à côté de Jemappes] qui m’a donné envie de faire des clips à la même période. A l’époque, je mettais mes prods sur mon skyblog. » Quant à Zaïprince, 22 ans, les locks coiffées et l’ensemble de survet digne d’un rappeur renommé, débordant de confiance en lui, il fait de la musique depuis 7 ans. « J’ai commencé avec Selim, qui a proposé de m’enregistrer alors qu’il n’avait pas beaucoup d’expérience. J’ai été dans un groupe il y a quelques années, les OG’s 730, et j’ai proposé une mixtape de 8 titres, gratuite, sur Haute Culture, que j’ai appelée Maudit. En ce moment je suis sur un projet solo, .33Sirènes&Tokarev. » 

Le besoin de charbonner 

La pluie s’est arrêtée et nous leur avons proposé des rafraîchissements. « J’ai toujours été dans une optique de faire sérieusement du rap, déclame Zaï, pour péter là-dedans. Il y a 3 ans, avec les OG’s, on freestylait tous ensemble, mais on avait personne derrière nous, aucune structure. Ca nous a juste apporté de l’expérience. » Quant à Selim, il n’a jamais vraiment créé de studio par le passé mais accompagnait les artistes pour créer les leurs. Avec Baster J, il était l’un des seuls ingé son de Mons. « Il y a 5 ans, appuie Slimprod, j’ai commencé à voir que mon nom tournait un peu partout, et mon nombre de clients qui augmentait, donc j’ai pu me structurer en tant que prodeur, clippeur et ingé son, jusqu’à maintenant. » Selim s’est également construit par rapport aux carottes que d’autres lui ont mise : des gens de Mons qui se seraient penchés sur son travail lui auraient promis de l’argent, un studio, pour au final se désister. A force de déceptions, c’est ainsi que l’on façonne son vécu et son expérience, autant en temps qu’artiste qu’en temps qu’individu. « Je n’allais pas à l’école, je séchais pour enregistrer des artistes, appuie Slim. Je n’ai aucun diplôme alors je charbonnes un maximum pour faire mes preuves. Ca a toujours été clair pour moi, et pour ceux qui travaillent avec moi : si tu bosses au Carrefour toute la journée, et que soi-disant tu n’as pas le temps d’écrire un texte le soir, alors que tu as le temps de jouer à Call Of Duty et de regarder un porno, c’est que tu n’as pas la motivation, donc c’est mort. » 


Slim et Zaï sont amis de longue date, et ils ont pu trouver un terrain d’entente. Ils ambitionnent aujourd’hui de réellement péter à l’échelle nationale et internationale. Avec quatre singles, clipés, sortis depuis le début de l’année, le plus souvent masterisés par Slim, Zaïprince et son équipe sont les plus actifs de la scène rap montoise. Une énergie que, le plus souvent, Zaï reçoit en retour. « Quand je sors un son, beaucoup d’artistes montois me partagent. » Il arrive aussi, en France, à ce que suite à une sortie, tous les jeunes de l’entourage partagent le son et encouragent celui qui représente la cité, et Zaï perçoit une force similaire là où il vit, à Jemappes, plus qu’à Mons. « On est moins que dans les grandes cités de France, mais on le ressent. » Selim n’est pas de cet avis : de son point de vue, la mentalité montoise n’est pas encore propice à l’émergence de rappeurs poussés par leur entourage. « A Mons, on a un truc en moins, assure Slim. Pas tout le temps, mais les gens se jalousent encore beaucoup, on va regarder si notre voisin a fait plus de vues que nous, etc. » Une mentalité que, selon lui, on ne retrouve pas chez la jeune génération Z. « Quand les petits partagent un son, ils se disent tous ‘je veux faire partie du délire’, ils ont toujours baigné dans les réseaux et les utilisent, c’est normal. Mais pour péter, ici, il faut une recette différente. » Peut-être aller chercher des connexions avec Bruxelles, la capitale du rap belge ? « Bien sûr », répond Slim, tandis que Zai, plus méfiant, assène que les rappeurs de Bx sont « plus sectaires ». « Je trouve qu’ils calculent quand même ce qu’il se passe ici », reprend Slim. Mais tous deux s’accordent à dire que Mons manque cruellement de visibilité sur la scène artistique.  

 

Mais une ville qui dessert ses artistes 

Or Mons bouillonne de talents. Selon Selim, il existerait dans cette ville une grande diversité artistique, autant de représentants de la cause hip-hop, que des musiciens folk, des artistes peintres, ou encore des artistes qui touchent plus à l’électro. « La ville n’aide pas à mettre l’art en avant, c’est clair. » Ils reprocheraient donc ce manque de visibilité à la ville. « On reproche rien du tout », assène Zaï, mais « moi je reproche, reprend Slim. Quand on voit par exemple le Mons Street Festival, festival de rap organisé par la ville de Mons, où il n’y a aucun artiste de Mons, à part Chipeur, c’est du foutage de gueule. La cause hip-hop est très mal représentée à Mons. » A l’époque, des initiatives existaient comme des battle de hip hop, les Burning Floor, ou un festival dédié à l’électro, le Mons Summer Festival. Mais depuis la crise sanitaire, les initiatives de ce genre se sont tuées. « Ca m’emmerde de voir que nous ne sommes pas les artistes privilégiés », grogne Selim, alors que, selon Zaï, Slim « s’inquiéterait trop pour l’avenir ». « Après plus d’un an et demi sans concert, poursuit Selim, tous les artistes rap ont charbonné en studio. Donc on a tous envie de faire de la scène, il faut se serrer les coudes entre rappeurs ». Slimprod n’est pas en bons termes avec l’administration de sa ville, Jemappes, qui lui aurait promis un studio dans lequel il serait libre de créer la musique qui lui plaît, si jamais il leur remettait un dossier. « Un mois plus tard, quand je reviens avec un dossier, eux n’ont toujours rien foutu, ou alors ils te rappellent s’il y a un désistement. Nous ne sommes pas la priorité […] l’artiste a besoin d’une exposition de la part du lieu duquel il vient. » 

Mais Slimprod et Zaïprince ne nécessitent pas de geste de leur ville pour avancer dans leur carrière. « C’est aux artistes de se bouger et aux initiatives locales de se faire », assène Zaï. « On ne va pas attendre les bras ballants que des médias, belges ou français, viennent s’intéresser à ce qu’il se passe ici. Par exemple, j’ai appris que Pego et NeoSaka voulaient créer un média. C’est ce genre d’initiative dont on a besoin. » Ni Slim ni Zaï ne souffrent réellement de ce manque de visibilité montoise, étant donné qu’ils n’ont jamais pu accéder à une réelle lumière sur la scène du rap belge. Toutefois, Zaïprince a pu placer un de ses singles dans une playlist Spotify, Vvv, dont les punchlines sont assénées à un rythme affolant sur une instru fantomatique signée Slimprod. Code 32 est une playlist dédiée aux rappeurs belges, ainsi, Zaïprince s’est trouvé pendant un mois aux côtés des grands du game, comme Frenetik et Roméo Elvis. Ce genre de placement en playlist améliorerait un peu leur exposition en termes de streams, mais pas énormément (Zaï en compte 20k sur Spotify pour ce morceau), « on envoie le son qu’on veut placer, ajoute Zaï. Au moins un mois avant. Quelqu’un de physique va l’écouter, et décider dans quelle playlist le placer. S’ils le retiennent tant mieux, et on reçoit une notif quand notre son est placé. On a aucun moyen de savoir si on est retenu avant qu’ils nous préviennent. »  

 
Ce genre de placement en playlist, Zaïprince est fier et il y a de quoi. C’est un premier pas vers une exposition sur les plateformes de streaming, qui engrangent les principaux bénéfices de l’industrie musicale (83% en 2020). Zaïprince le doit peut-être à son univers, qu’il a construit avec des influences singulières, du rap d’Europe du Nord, aux rap US et français plus « trippie », selon ses mots. Sur Instagram, Zaï appelle ses adeptes ses « fantômes », et à Mons, il serait l’un des rappeurs dont l’univers, à la fois dans ses clips et ses textes, se distingue des autres. « Je n’ai pas voulu construire mon univers, assure-t-il, c’est venu tout seul. » Il lui arrive que d’un son émerge quelque chose de singulier, comme dans son single EP2M, composé par Eur€, au clip alpin réalisé par Slimprod, dont le refrain s’attarde dans la tête de l’auditeur. « C’est spontané, avance Zaï. Le refrain m’est venu comme ça, je voulais poser qu’un seul refrain mais j’ai dû improviser un couplet en cabine. C’est de ce genre d’univers dont je parle. » D’autres rappeurs à Mons ont ce petit quelque chose qui les distingue dans cette masse de talents, « comme Malandrinu, assure Slimprod. Qui est du rap français avec une petite touche latine. Ou encore John Doe, Flodgy… beaucoup d’univers différents ici. » Mais, comme à Bruxelles, peu de rappeurs dont l’imagerie embrasse celle de la street ; Angèle, Roméo Elvis, Hamza, même Damso ; les rappeurs qui ont pété à Bruxelles s’éloignent très souvent de la catégorie « rappeur street ». « C’est sûr qu’en Belgique, reprend Slim, les univers streets sont en train de revenir à la mode. Surtout à Bx, où ils se serrent plus les coudes entre eux ». Rap et imagerie street sont intimement liés, à Mons comme ailleurs. S’il est normal que d’autres rappeurs s’en éloignent, nous avons pu rencontrer l’un des gars de Mons qui légitimement embrasse les lyrics et le flow de la street : Beno la Zer, celui qui met les patates de Bruce Lee.

La musique est aussi une histoire de barrières sociales 

Nous sommes rentrés à l’intérieur pour accueillir Beno. Dans la cour, la pluie battante empêche de mener l’entretien dans des conditions propices. Les volutes odorantes de la weed s’élèvent sous la lampe du petit appartement. « J’ai commencé le rap il y a 2 ou 3 ans. » Beno la Zer, grosse voix, silhouette trapue et barbe apparente, a tout d’un mec de la street. Il enregistre ses singles en plusieurs studios, parfois à Bruxelles, et ça lui est arrivé d’enregistrer dans des home-studios de Mons. Ça ne fait qu’un an qu’il fait du rap pour devenir quelqu’un. Cette envie lui est venue lors de la sortie de son premier clip. « Mais c’est le chemin pour y arriver qui n’est pas facile. Il faut avoir les reins solides pour se lancer là-dedans. » En termes d’organisation et de communication, Beno la Zer n’est pas le meilleur, mais il cherche à bien s’entourer. « Mais je veux garder mon indépendance, assure Beno, je ne veux pas me sentir emprisonné par un contrat. » Son bagage de vie et les choses qu’il a traversé peuvent lui permettre d’atteindre la légitimité pour rapper ses textes, mais Beno a du mal à croire en lui. « J’ai un vécu qui ne donne pas envie d’avancer. » Ses remises en question perpétuelles le poussent à ne pas se concentrer exclusivement sur sa carrière musicale, mais quand on l’écoute, on ressent que son passé hante les mesures qu’il produit. 

« J’ai l’impression qu’à Bx, les artistes forment un bloc, ils se soutiennent entre eux, même pour les rappeurs dis « sous-cotés ». Alors qu’ici… » Beno la Zer n’est pas originaire de Mons, mais a grandi à Bruxelles, et il remarque une différence entre la capitale et cette ville de Wallonie. « Quand les Bruxellois regardent les rappeurs de Mons, avance Beno, ils doivent nous prendre à la rigolade, ils se disent ‘ici c’est vraiment la campagne’, ce genre de chose. » Comme on l’a relevé précédemment, les rappeurs qui ont pété à Bruxelles sont vraiment distincts par leurs univers qu’on ne retrouve nulle part ailleurs. « Ce n’est pas donné à tout le monde, mais on a la même chose ici, des John Doe ou des Zaïprince ont vraiment quelque chose de différent à proposer. » Mais Beno nourrit un sentiment catégorique quant aux opportunités qu’offre cette ville. « Les Hamza et les Damso ont dû avoir, à Bruxelles, des opportunités qui les ont mené quelque part, alors qu’à Mons, on ne va nulle part encore. Il n’y a pas assez de force pour qu’on montre qu’on est là. » Il imagine par exemple que, peut-être, Roméo Elvis et Angèle font parties d’une famille qui fait que les portes se sont ouvertes plus facilement pour eux. « On dit qu’elle est universelle, soutient-il, mais il existe de vraies barrières sociales dans la musique. C’est cette même barrière que l’on ressent entre Mons et Bruxelles. » Il maintient aussi que la mentalité montoise n’est pas encore propice à faire émerger une figure. « Il y a une mentalité à Mons, où les gens sont prêts à tout pour un peu d’argent. Je ne parle pas de vendre du crack, mais par exemple pour faire des constats lors d’accidents de la route, entre autres […] ici, il n’y a pas grand monde qui a les moyens de faire valoir son art. Autant y’a du sale talent à Mons, autant c’est la dèche ici. » Sans le revendiquer ouvertement, Beno la Zer est attaché à cette mentalité street, qui manque à la plupart des rappeurs qui percent à Bruxelles. « Si tu n’as pas de côté street, assure-t-il, tu ne peux pas faire de rap. Fais de la musique […] je sais ce que j’ai fait, j’ai traîné dans des endroits dont je ne suis pas fier du tout ». La mentalité de la rue, c’est la force de Beno, mais également sa faiblesse. « Des mecs peu fréquentables me valident, mais cette légitimité je ne me l’approprie pas. Je n’aurais pas mûri autant si je n’avais pas été confronté à la rue. » 

 

Si Beno reconnaît que dire la vérité sur son vécu, pour quiconque fait du rap, est d’une importance primordiale, il assure aussi qu’il lui manque la rigueur et la stratégie pour faire réellement péter ses sons. « Des fois je me pose la question sur où j’en serais si j’étais vraiment encadré, mais je me dis ça après avoir sorti un son. » Il reconnaît qu’il est très spontané : il écrit, ou il publie quelque chose, mais ne revient pas sur sa décision après coup. « J’ai quelque chose qui bout en moi, je suis pressé de le sortir, rit-il, donc je fais n’importe quoi. » Il assure qu’une réelle souffrance se cache derrière la musique de l’artiste, surtout si cette même musique ambiance les auditeurs. « Quand j’étais mal, avance-t-il, j’avais un réel besoin d’écrire, et c’est dans ces moments que j’ai produit mes meilleurs textes, ou que j’écrivais souvent. » A présent, le quotidien s’est radoucit pour Beno la Zer. « Pour rester authentique, je pense qu’il faut galérer un peu : t’es là, t’es vraiment seul, tu souffres de fou, mais il en sort quelque chose de bien dans l’écriture. » Le rap est pour Beno un exécutoire, il ressent le besoin de déverser ce qu’il a sur le cœur dans sa musique. Une sensibilité dont se cacherait la plupart des gens, qui sont nés et ont mené une vie de galère dans la rue. 

Le rap comme défouloir

Le rap est un défouloir, « mais, reprend Beno, c’est chaud de se dire ‘je vais me sortir de la galère avec un défouloir’. Mais autrement, je ne sais pas par où en sortir. Des fois j’ai envie de faire marche arrière ». Il n’a jamais voulu travailler, pas plus qu’il n’aimerait signer dans un gros label. Mener une vie de voyou, le revendiquer et faire de l’argent sale, il s’agit bien souvent d’un leurre dans lequel se perdent de nombreux gars des quartiers. « C’est le vice de la rue, assure-t-il, c’est un piège de pauvre : tu te dis ‘j’ai rien, je veux faire de l’oseille’. Et après tu prends 6 mois juste pour avoir fait 4000 euros. Et c’est très dur de faire marche arrière une fois sorti. » Beno nourrit une frustration pour cette condition, qui l’a, bien souvent, emmené dans les pires endroits. S’il avait eu le choix, toutefois, Beno n’aurait pas reculé. « J’ai emmagasiné plein de choses en vivant ça, j’accepte que je sois comme ça et pas autrement […] Je pense qu’il faut être en révolte pour faire du rap, être anti-système. » Il a encore plus nourrit cette idée lorsqu’il était incarcéré, et depuis, il est bien content de pouvoir extérioriser cette frustration, aujourd’hui, dans sa musique. « Mais je n’oublie pas ma vie de famille, elle passe avant la carrière musicale ». Les choses les plus simples sont bien souvent celles qui comptent vraiment. « Mais canaliser cette frustration, c’est très dur. En prison, la boxe aide pas mal, mais c’est vraiment sauvage […] quand t’es dans ce genre d’endroits, que t’es entouré de mecs streets, tu ne vas pas faire l’étudiant. » Confrontés à ce type de vie, les gens s’endurcissent. La sensibilité propre à l’artiste est alors enfouie sous une carapace. « Faut juste éviter de péter les plombs. En prison, les gens sont prêts à tout pour rien. » Une mentalité que l’on pourrait, peut-être, comparer à celle de la rue. « C’est comme ça, c’est humain, assure Beno. Hier tu frimais avec ta Merco, le lendemain tu vas gratter cinq balles pour ton coco. » Le single Bruce Lee de Beno la Zer, disponible sur YouTube, illustre à merveille notre entretien. Ceux qui font de l’argent au quartier sont bien souvent ceux qu’on n’y voit pas.  

 

On ne sait pas non plus quand une révolution se trame. Celle qui révélera Mons n’est pas encore venue, mais peut-être qu’elle se prépare, ici, dans le studio de la Maison Skylab, proche de la zone industrielle de Jemappes. « Skylab96 ce sont nos managers cette année, assure Zaï. Ils s’apprêtent à créer un label et suivent notre plan. » Nous avons rejoints Zaïprince et Slimprod dans leur studio, une installation discrète entre des hangars, où passent des poids-lourds, un laboratoire musical, aux lumières tamisées sur les canapés, où une vaste cabine fait face où les artistes affutent leurs visions. Nous avons pu y rencontrer Malandrinù, 19 ans, l’un des artistes du label MOTM, émanation de Skylab96, dont l’allure fait songer à quelque mafieux italiens. « Malandrinù en calabrais, ce n’est pas la même chose qu’en français, ce n’est pas forcément un malandrin ou un mafieux. C’est plutôt quelqu’un qui vit dans un endroit reculé, dans la montagne par exemple, et qui n’a plus rien à perdre. » Il est issu de l’immigration italienne, sicilienne et calabraise, et comme son fidèle comparse et ingé son Slimprod, il a toujours baigné dans la musique depuis petit, au travers du piano, ou des percussions. Sa sœur l’a initié très jeune à la musique afro. Comme beaucoup, il a commencé par gratter ses premiers freestyles avec des amis, avant de réellement ressentir le besoin de se structurer. Il a sorti sa première mixtape, Blessure, en juin 2021, selon la direction de Skylab. « En 2021, il y a beaucoup de choses qui me blessent, assène le malandrin avec philosophie. Mais c’est toujours le début de quelque chose. Tu peux perdre un proche, mais du coup tu vas devoir apprendre à vivre avec, c’est la continuité de cette blessure. » Malandrinù, comme tous les artistes de la zone de Mons, est impatient de refaire des concerts après la crise sanitaire.  

L’importance d’un plan d’attaque

« Je ne me suis jamais posé la question de comment me différencier des autres, avance Malandrinù, mais j’ai toujours fait ce que j’aime. » Il va souvent visiter sa famille en Italie, c’est naturellement qu’il s’est imprégné de la langue ; il s’est toujours passionné pour ses origines. De là lui est venu l’idée de lâcher des couplets en italien, comme sur son morceau Pandemia, et en faisant sa marque de fabrique, au service d’une structure qui promeut sa musique sur les plateformes. Malandrinù tient son style bien à lui, entre débits énervés et usage décomplexé de l’autotune, en un cocktail singulier, cette « touche latine » que Slimprod nous a vanté, et qui semble avoir trouvé son public. « Il ne faut pas avoir un gros cou et se dire, parce que je fais plus de ventes que l’autre, je sais ce qui est bien ou ce qui n’est pas bien. Accrocher à une musique ça fait partie de la perception de l’auditeur. Je ne me pose plus de questions sur les chiffres, et je ne regarde pas le voisin, je fais ce qui me plaît. » Malandrinù et Skylab prennent 2021 d’assaut. « Pour réussir et m’améliorer, je me suis entouré des personnes avec lesquelles j’ai grandi, mais que je connaissais de loin. Je savais vaguement qu’ils étaient dans la musique mais poser avec eux, ça nous rapproche. » Il a pu se joindre dans ce label à Zaïprince, ainsi que ZangKondo, qu’on retrouve en feat sur le clip du son drill Headshot, produit et réalisé par le polyvalent Slimprod. Celui-ci est très heureux d’avoir découvert les deux organisateurs, composant Skylab, qui assurent la structure managériale de ce vivier artistique. « Zaï et moi, on cherchait à faire de la promo, reprend Slim, et on est sur tombé sur l’un des gars qui se présentait comme manager. Une ou deux semaines plus tard, on est parti tourner le clip d’EP2M à la montagne. »
 

 

Dans le studio de Skylab, nous avons assisté à la naissance d’un hit. Epaulé d’un autre rappeur de Mons, iFakir, qui assure le refrain, Zaïprince débite en cabine le flot interrompu de phases spectrales dont il a le secret, bouclant le morceau en moins d’une heure, alors que Slim, les lunettes rivées sur ses écrans contre la cabine, agence les notes avec parcimonie. « Nous n’avions pas de stratégie avec les OG’s, avance Zaï. On balançait ça son par son, avec un an et demi d’écart presque. Maintenant, on sait qu’il faut au moins trois ou quatre clips déjà tournés, et beaucoup de morceaux en stock, avant de balancer quelque chose sur les plateformes. » C’est cette stratégie qu’a mise en place Malandrinù pour la sortie de son projet, Blessure : il a commencé par teaser la sortie de sa mixtape avec les clips de deux excellents sons qui interpellent, sortis à un mois d’écart, Regret et Sablier, respectivement en janvier et février 2021, puis un troisième clip, Headshot, une semaine avant la sortie du projet. « La Maison Skylab, ce sont des cerveaux, assure Zaï. L’un des deux gars est diplômé. Nous construisons l’avenir avec eux. » Les artistes de Skylab96 s’accordent à penser que l’heure de Mons viendra. Si la lumière de la scène du rap belge est pour le moment braquée sur Bruxelles, aucun des artistes de Mons ne baisse les bras et tous façonnent activement, en studio, leur musique et leurs univers, auprès du public qui les définiraient. Quitte à aller chercher des plugs à Bruxelles. « Si tu es un gars qui veut faire découvrir sa musique au plus grand nombre, assène Malandrinù, tu dois saisir toutes tes chances. »  

 

« Le 7000 va briller » – Zaïprince 

De cette excursion en terra incognita du rap belge, Alohanews a pu apporter une lumière sur la situation de ces artistes montois. « On est beaucoup de rappeurs à Mons, avance Grey D, 19 ans, on essaye de se partager chacun un tout petit gâteau. » Teinture blond platine et cheveux en bataille, nous avons été présentés peu avant le départ de mon train en partance de Mons, sur un banc, près de la gare. Il reconnaît que des petits groupes d’artistes montois, souvent dans leur cercle amical, se façonnent chacun dans leur coin une petite carrière musicale, et que, parfois, ils se font entre eux de la promo, mais sans cohérence globale. Grey D fait partie de la nouvelle génération des artistes montois, il a commencé la musique il y a 2 ou 3 ans, et lui se montre confiant quant à l’avenir. « A Mons, je pense que le tour viendra d’un rappeur d’ici qui enfoncera une porte, et il aura accès à un bien plus gros gâteau. Et peut-être qu’il y aura cohésion entre nous, ou alors on ira à droite à gauche quand quelqu’un aura apporté la lumière, il est trop tôt pour le dire. » Dans la même veine, il ne pense pas que l’univers d’un rappeur de Mons se distingue réellement des autres. Grey D est encore en train de bâtir son univers, et il estime que Mons n’est pas encore arrivée au stade où un Damso ou un Hamza peut émerger de la masse des rappeurs. « On devrait plus travailler sur nous-mêmes. Je pense que le seul moment où tu vas sortir la tête de l’eau, ou du studio, ce sera pour comparer ton produit à celui d’un autre. Si tu sens que tu n’es pas arrivé à son stade, paf,  tu retournes charbonner au studio. »  

 

Il sent que Bruxelles porte peu à peu ses yeux sur Mons. Il prend l’exemple de Chipeur, qui assure la production de Flodgy, rappeur montois, et ramène à la lumière bruxelloise des artistes d’ici. « Mons doit aller pêcher Bruxelles, ce n’est pas l’inverse qui se passera. » Le point de départ serait à Mons, et la majorité des connexions se font à Bruxelles. « S’il faut manger le grand gâteau, il faut aller sur la grande table. » Nous avons rencontrés différentes opinions, tous ne s’accordent sur la façon de trouver ce grand gâteau à se partager. Grey D écrit et top-line en fonction de l’inspi du moment, mais la ligne directrice pour ses sons, il ne l’a saisie que depuis peu. « Je peux faire un son club, par exemple, reprend Grey. Juste pour faire plaisir à un certain type de public. Mais je ne pose pas plus de questions que ça. » Grey a une approche très spontanée de la musique, « sur le moment » dirait-il. « Les gars d’ici ont des objectifs de sortie, etc. Mais moi je ne vais pas tous les soirs au studio, mais ça m’arrive d’avoir une envie soudaine ‘là, faut que j’aille poser un truc’, et j’avise s’il y a un studio qui peut me prendre à Mons. » Mais il manque encore au jeune Grey D la rigueur dont font preuve certains artistes montois, bien qu’il en ait le talent. Son dernier titre, LMQH, atmosphérique et planant, est disponible sur toutes les plateformes. En Belgique comme ailleurs, la musique est une affaire de passion, mais aussi de travail et de régularité. « Je pense que le plus important, avance Grey D, c’est la vision de la musique qu’a l’artiste, et si les gens vont adhérer à cette vision. » Et à l’image de Koba LaD ou de Laylow, installer sa vision dans le rap-game prend du temps. Tous les avis que nous avons recueillis concordent sur ce point : ce n’est qu’une question de temps. Si beaucoup de rappeurs sont en concurrence et que l’offre musicale dans le rap francophone est dernièrement foisonnante, le public est également en demande de diversité, et d’une vision singulière. Zaïprince conclurait : « le 7000 va briller. »  

Dossier mené par Paul Malem & Nikita Imambajev