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Mohamed Mechmache : « Cela fait 30 ans que les quartiers sont debout »

Le collectif Aclefeu créé en 2005 au lendemain des révoltes sociales qui ont éclaté dans les quartiers populaires s’est donné l’objectif de faire vivre la démocratie participative en donnant la parole aux citoyens. L’initiative agora des quartiers a été lancée en 2006. Dix ans après qu’en est-il ? Le collectif a entamé un tour de France dans plusieurs villes. Pour leur première étape, leur camionnette s’est installée dans le quartier du pile à Roubaix en compagnie de l’Association Nouveau Regard sur la Jeunesse. Alohanews en a profité pour interviewer Mohamed Mechmache, porte-parole du collectif. Il a été question de démocratie participative, de la grève générale à Mayotte et de Nuit Debout. Rencontre.

@MouSalhi

Le collectif ACLEFEU a vu le jour au lendemain des révoltes sociales de novembre 2005 déclenchées par la disparition tragique de Zyed et Bouna Traoré. Quels sont les axes de mobilisation de ce mouvement?

Le collectif ACLEFEU est né en 2005 pour recontextualiser les problèmes auxquels nous avons été confrontés cette année-là. La classe médiatico-politique a qualifié ce qui s’est passé dans les quartiers populaires comme des émeutes dépourvues de toute revendication. La seule réponse donnée à ces quartiers a été la répression et un état d’urgence. Notre démarche avait pour but de politiser ce qui s’était passé en 2005. Le collectif ACLEFEU signifie Association du Collectif Liberté Égalité Fraternité Ensemble et Unis. Nous expliquons qu’en théorie, des valeurs existent, mais en pratique, elles ne sont pas applicables, du moins, pas dans tous les territoires.

Notre démarche était tout simplement d’aller à la rencontre de tous les Français. Nous leur donnions la parole et leur disions que derrière ce qui s’était passé, en requalifiant le terme d’émeutes, il y avait des révoltes sociales. Il y a eu un suicide collectif dans ces quartiers. Nous voulions mettre en lumière le mépris qui est porté sur ces quartiers. Des inégalités persistent depuis trop longtemps. Cela se manifeste par les violences policières, par le décrochage scolaire ou dans le domaine de la culture, de la santé, de la formation ou de l’emploi. Notre objectif est que les habitants de ces quartiers bénéficient des mêmes droits communs que les autres.

Nous avons donc mis en place un cahier de doléances. Nous avons pris plusieurs thématiques et nous avons demandé aux habitants de nous faire part de leur colère ou leur mécontentement sur des problématiques qu’ils rencontrent quotidiennement. Au fur et à mesure de nos discussions, nous avons ajouté des thématiques qui nous ont été proposées par ces citoyens. Cela permet également de libérer la parole et de mettre des mots sur leur souffrance. Plus de 200.000 cahiers de doléances ont été recueillis. Cela s’est synthétisé par un manifeste composé de 130 propositions qui émanent du peuple. Ce dernier a été soumis à des responsables politiques de l’Assemblée nationale.

Vos rencontres se faisaient seulement dans les quartiers populaires ou aussi dans des communes dites plus rurales ?

Cela dépassait les quartiers populaires. Nous nous sommes rendus dans des quartiers ruraux. Nous avons également beaucoup échangé avec les habitants des DOM-TOM. Notre démarche était citoyenne. Nous voulons réveiller les consciences. Notre démarche, c’était de dire qu’il y en a marre de nous faire subir des politiques que nous n’avons pas choisis. Cette démarche a pour vocation de politiser le débat et de dire qu’il est hors de question de subir et être spectateur. Notre démarche incite à devenir acteur et auteur de notre vie. Nous ne devons pas nous faire confisquer la parole.

«La démocratie qu’on nous sert est malade»

Que retenez-vous des rencontres et discussions que vous avez pu avoir au lendemain de ces révoltes dans les différents endroits où vous vous êtes installés ?

Les réactions étaient très intéressantes. Il y avait des gens qui étaient en colère et qui avaient juste envie de crier leur rancœur sans mettre un mot. Et puis d’autres avaient besoin de faire ressortir cela par écrit. Cela a permis de créer des espaces de dialogue. C’est l’essence même de la démocratie. Car la démocratie qu’on nous sert est malade. Nous nous mobilisons pour croître le pouvoir d’agir des habitants.

Vous nous évoquiez à l’instant que vous avez pu échanger avec des habitants des DOM-TOM. Comme vous le savez, l’île de Mayotte est en grève générale depuis plusieurs semaines pour demander une égalité réelle. Comment trouvez-vous le traitement de cette problématique par le gouvernement français ?

Je le répète, nous ne bénéficions pas du même traitement d’où l’on vient. L’île de Mayotte vit une crise majeure. Plus de 55% des habitants de l’île sont au chômage. Il y a des inégalités patentes là-bas. Des fois, nous nous plaignons de ce que nous vivons dans notre microcosme. Mais lorsque nous voyageons et allons à la rencontre de personnes, nous nous apercevons que nos problèmes sont mineurs comparés aux autres. En disant cela, je ne concurrence pas les misères. C’est inacceptable ce qui se passe là-bas. Ils ont décidé de faire une grève générale pour se faire entendre. C’est une manière de créer un rapport de force. Cela a mis du temps pour qu’on se manifeste parce qu’on a souvent tendance à penser que des mouvements se créent, mais vont s’essouffler aussitôt.

Lorsque les médias commencent à mettre en exergue ces mouvements, on pointe du doigt la classe politique qui n’est pas en mesure de régler le problème. Malheureusement, parce que l’institution est devenue violente, méprisante dans des cas de figure, des personnes sont obligées de s’organiser pour se faire entendre.

Pour vous, le système politique actuel est en rupture totale avec les réalités sociales ?  

Je pense qu’il y a une déconnexion totale de la classe politique. Il n’y a qu’à regarder la ville de Roubaix qui comptait plus 70% d’abstention dans certains quartiers. C’est énorme. Il faut remettre du sens à la démocratie en faisant de la démocratie d’interpellation. Les habitants doivent se faire entendre et s’approprier cette démocratie à leur manière. Il ne faut plus que ça émane du haut vers le bas, mais que ça émerge du bas vers le haut pour que nos élus soient en capacité d’entendre, d’écouter et d’appliquer la mise en œuvre pour parer ces difficultés.

Vous êtes un acteur très actif en matière de lutte pour les quartiers populaires. Le mouvement «Nuit Debout» est né place de la République à Paris au lendemain des mobilisations contre la loi travail. Comment percevez-vous celui-ci ?

Je vais tout d’abord saluer ce mouvement. Bien entendu, je suis critique sur des aspects qui sont constructifs. Une catégorie de population commence à comprendre que les acquis allaient changer pour eux. J’ai juste envie de rappeler que cela fait trente ans que les quartiers sont debout. Cela fait trente ans que les quartiers luttent et dénoncent les inégalités. Cela fait trente ans que les violences policières sont dénoncées. Après avoir fait ce rappel, j’aimerais expliquer à ceux qui occupent la place de la République qu’en 2005, il y a eu une révolte sociale dans ces quartiers. Malheureusement, nous n’avons pas vu beaucoup de monde traverser le périphérique pour venir soutenir ces démarches.

Nous avons eu le droit à un état de siège dans ces quartiers. Beaucoup de personnes l’ont regardé par leur fenêtre ou leur télévision et n’ont pas dit que la situation était indigne. À force de regarder le problème par sa fenêtre, nos problèmes se délocalisent et les touchent. Aujourd’hui, eux aussi sont confrontés à ces questions de chômage, de précarité, d’état d’urgence et de violences policières.

Une convergence des luttes est-elle possible ? 

Il peut y en avoir une. Il faut simplement qu’elle ne se traduise pas qu’à travers des mots, mais aussi par des actes. Se rapproprier la parole avec des agoras populaires, c’est une bonne chose. Mais il faut capitaliser tout cela. Il faut absolument que les gens traversent et viennent de l’autre coté du périphérique et aillent soutenir des luttes dans les quartiers. Par exemple, quand il y a des bavures policières et que nous nous retrouvons devant des tribunaux, que ces habitants de «Nuit Debout» soutiennent ces militants associatifs qui luttent contre ces injustices. C’est dans des combats comme la lutte contre le décrochage scolaire ou le contrôle au faciès qu’on les attend. Nous avons tendu la main plusieurs fois. Moi-même, j’ai pris la parole à la place de la République pour expliquer cette convergence des luttes.

Nous sommes partis d’une démarche à travers notre militantisme. Nous serons entendus que si nous parlerons ensemble d’une seule et une même voix. Nous avons créé une coordination qui s’appelle Pas sans nous. C’est une forme de syndicat des quartiers pour lutter contre toutes ces injustices et lorsqu’il y aura des réformes, il sera hors de question que nous restions passifs. Nous ne voulons plus subir. Nous serons dans la dénonciation, mais également force de propositions. On créera des rapports de force. Le mouvement «Nuit debout» en est un. Il se peut que d’ici la fin de l’année, les quartiers populaires décident de mener une grande action. Nous verrons quel traitement nous recevrons et si «Nuit debout» sera présent à nos côtés.

Propos recueillis par Mouâd SALHI