Alohanews

[TEMOIGNAGE] Être une femme incarcérée en 2018

© Flickr / Stenvik

Nous dirons que je m’appelle Laura, je suis Belge et j’ai 27 ans. Je suis incarcérée dans une prison belge depuis maintenant 15 mois. J’ai voulu sortir du silence que je me suis imposé pour vous raconter mes conditions de détention.

« C’est bien fait pour elle », « Nos SDF, eux, n’ont pas la chance d’être nourris, logés et blanchis »… Je connais ces discours par cœur, pour les avoir moi-même prononcés avant d’être incarcérée.

C’est fou, non, la façon dont votre vie peut basculer du jour au lendemain ? Je menais une vie plutôt tranquille, je vous l’assure. J’étais une adolescente très calme, je ne posais aucun problème à mes parents, je travaillais plutôt bien à l’école, j’avais de bonnes notes et surtout beaucoup d’amis. Puis, un jour, j’ai rencontré mon ex-compagnon. Il travaillait déjà et avait une activité extérieure un peu moins légale, dirons-nous. Un jour, il m’a mise dans une mauvaise situation. J’ai été arrêtée en possession de substances et ma vie a basculé. On se croirait presque dans un mauvais thriller et pourtant, rien de ce que je vous raconte n’est une fiction.

Je me suis retrouvée dans cette prison sans trop bien savoir ce que je faisais là. Les analyses sanguines ont prouvé que je n’avais rien consommé, ce que j’affirmais depuis le début. Mais la loi était contre moi et cela, je le comprends parfaitement. Moi, l’étudiante studieuse, la petite employée sans histoire, je me trouvais dans un décor de film bien trop réel à mon goût.

Je veux juste que vous compreniez que je ne me plains pas d’être ici. J’y suis pour une raison et je ne critique évidemment pas ça. Mon but, en témoignant aujourd’hui, c’est d’informer les gens de ce qu’il se passe réellement. Une prison n’étant pas l’autre, je sais que certaines choses peuvent différer, mais, en général, les conditions sont à peu près similaires.

Les conditions en prison

Lorsque je suis arrivée, on m’a mise dans une cellule d’environ 6m². La cellule était déjà occupée par une autre détenue. Nous avons évidemment le strict minimum : un lit superposé, un drap, un oreiller, une petite télévision (que nous payons chaque mois) et un coin « salle de bains » séparé de la cellule par un rideau, avec un lavabo et une toilette. Aucune intimité donc lorsque nous devons aller aux toilettes. Je vais être plutôt directe, mais imaginez-vous devoir faire vos besoins devant une inconnue lorsqu’un simple rideau pas très opaque vous sépare.

Nous avons le droit de sortir 2 fois par jour, à raison d’une heure à chaque fois. Nous avons une petite cour d’environ 10m² pour 50 filles incarcérées. Heureusement pour nous, je suis entourée d’ermites et nous ne sortons jamais toutes en même temps.

Le préau est l’occasion idéale pour les trafics en tous genres : drogues, évidemment, mais aussi téléphones, maquillage, argent. Je ne me sens pas très à l’aise lorsque je sors. Je ne sais jamais comment ces petits instants au « grand air » vont se passer. Parfois, il suffit qu’une rumeur circule sur vous – bien souvent inventée de toutes pièces- pour que vous passiez un mauvais moment au préau. La solitude est notre meilleure amie ici, mais, lorsqu’en plus vous avez tout le « quartier » contre vous, vous vous sentez encore plus démunie.

Quand nous arrivons en prison pour la première fois, on nous dit que c’est pour notre bien, pour nous aider à réfléchir, pour nous donner une leçon et mieux rebondir par la suite.

Mais comment mieux rebondir si rien n’est mis en place pour que ce soit le cas ? Récemment, une fille au même étage que le mien a tenté de mettre fin à ses jours. Cela faisait des semaines, voire des mois si je ne me trompe pas, qu’elle introduisait des demandes pour pouvoir voir le psychologue de la prison. Sans succès. Je pensais que cette tentative d’acte désespéré accélèrerait enfin sa demande. Qu’elle serait enfin entendue. Eh bien, vous savez ce qu’ils ont fait à la place ? Elle a été placée au cachot durant cinq jours.

Ah oui, je ne vous ai pas encore parlé du cachot. Le cachot, c’est le « lieu suprême » pour la punition. Vous avez plusieurs sortes de punitions en prison lorsque vous vous comportez mal ou que vous faites entrer des choses illégales. Vous pouvez simplement être punie, ce qui signifie que vous n’avez pas le droit de participer aux activités organisées par la prison (les cours, par exemple) ni au préau. Vous pouvez donc sans problème être totalement enfermée pendant 7 jours sans avoir droit au moindre contact.

Et puis, si vous faites quelque chose de vraiment grave, on vous met au cachot. C’est une petite pièce (d’environ 2 mètres sur 2) qui possède un lit. Et c’est tout. Vous n’avez pas le droit de porter des vêtements, juste une chemise de nuit que l’on vous prête gracieusement, vous n’avez pas de télévision (mais c’est normal, oui, oui, je sais), pas de téléphone, évidemment puisqu’ils sont même interdits dans les cellules traditionnelles. Le cachot, c’est donc un endroit formidable, dénué de tout confort minimum, dans lequel vous avez tout le loisir de « réfléchir ».

Cette fille, donc, qui a tenté de se suicider, s’est retrouvée dans cet endroit inhumain afin qu’elle « réfléchisse » à ses actes. Je n’ai toujours pas compris en quoi cela pouvait l’aider, mais de toute façon, ce n’est pas très bien vu d’essayer de réfléchir en prison. Ni même d’essayer de trouver un sens à votre place sur cette terre.

Chaque fille qui réfléchit un tant soit peu sur sa condition représente un danger. Pour qui exactement, je n’en sais trop rien, mais c’est ce que j’en ai conclu. Les agents pénitentiaires n’aiment pas vraiment les filles raisonnées—, mais a-t-on vraiment l’occasion de l’être en prison ? Je pense qu’ils croient que l’on représente un danger pour eux. Mais qu’ils se rassurent, nous avons tellement peu de libertés- dans tous les sens du terme- que si l’on commence à se poser trop de questions, nous deviendrions toutes cinglées.

Je sais que de l’avis général, les gens se disent que ce qu’il nous arrive est « bien fait pour nous ». Mais je voudrais qu’ils comprennent. Ou en tout cas qu’ils soient au courant de ce qu’il se passe. Ce qu’il se passe réellement ici. L’humiliation fait partie de notre quotidien et je crois que c’est le pire aspect de nos conditions de détention. Nous devons demander la permission pour à peu près tout. Demander la permission pour avoir droit à une deuxième assiette lorsqu’ils passent avec les repas, demander la permission pour aller prendre une douche, demander la permission pour avoir un peu plus de café, demander la permission pour pouvoir voir un médecin ou l’infirmière, demander la permission pour aller au téléphone. Et tout ça avec la plus grande politesse et le sourire aux lèvres.

Nous devons demander la permission sans être certaines que nous entendrons une réponse positive. Par exemple, pour avoir droit d’utiliser les téléphones prévus pour les détenus, nous devons introduire une demande le matin même en précisant l’heure à laquelle nous souhaitons téléphoner. La semaine dernière, j’ai introduit une demande pour pouvoir téléphoner à 16 heures. À 15h50, j’ai « sonné » pour pouvoir sortir dans le couloir central abritant les téléphones. Sonner signifie appuyer sur un bouton dans la cellule qui sonne directement dans le bureau des agents. Les agents savent alors que nous avons besoin de leur parler. Je sonne donc dix minutes à l’avance pour être sure de ne pas être en retard pour mon moment de téléphone. J’entends un agent qui se rapproche de ma cellule, elle ouvre la petite visière lui permettant de voir ce qu’il se passe dans ma cellule et me dit très tranquillement (et je vous assure que c’est vrai) qu’elle vient de se préparer un café et que, par conséquent, elle ne peut pas me faire sortir maintenant, de peur qu’il ne refroidisse.

Et elle s’en va tranquillement. Seulement, pourquoi ai-je demandé de pouvoir téléphoner à 16 heures ? Car je sais que ma fille rentre de l’école à 15h45 et qu’elle repart chez ses grands-parents à 16h30. Je sais que ça ne sert à rien de m’énerver, car ça ne m’apporterait que des ennuis. J’attends donc … À 16h15, je sonne à nouveau. Personne ne vient. Un autre agent vient enfin voir pourquoi je sonne. Il est 17 heures. Je demande pour aller au téléphone et on me répond qu’il est trop tard, que j’avais inscrit 16 heures sur mon papier et que ce n’est donc plus possible. J’ai donc raté mon rendez-vous avec ma fille. Et ne croyez pas que ceci soit un acte isolé. Cela nous arrive très fréquemment. Nous devons toujours veiller à rester calmes et polies, car ça pourrait très vite conduire à une punition.

Plusieurs fois par semaine, nous avons droit à des visites. Personnellement, je n’ai pas osé dire à mes parents où j’étais, seule ma sœur est au courant. Je pense tout de même qu’ils se doutent de quelque chose puisque ma fille vit désormais chez ma sœur. Mes parents connaissaient la situation de mon compagnon et ne l’approuvaient évidemment pas. J’avais pour habitude d’appeler ma mère quotidiennement, mais depuis que je suis ici, j’ai dû trouver tout un tas de stratégie pour qu’elle ne se doute de rien. Entendre ma mère rire au téléphone, c’est ma minute de bonheur à moi.

La prison et le sexisme

Parfois, j’essaie de me mettre à la place des agents et je me dis que ce ne doit pas vraiment être facile pour eux non plus. Même s’ils ont choisi ce métier, ils vivent 8 heures par jour dans un environnement triste. C’est vrai, il faut se l’avouer, il n’y a rien de gai à travailler dans une prison, c’est un lieu négatif. Personne n’est heureux d’être ici. De temps en temps, certains prennent le temps d’écouter, de conseiller et de rassurer.

Et puis, parfois, on tombe sur des gardiens masculins moins gentils, plus haut placés. J’étais seule dans la cellule ce jour-là, car ma co-détenue était partie au palais de justice pour son procès. Ce gardien vient me chercher pour m’accompagner jusqu’à la douche qui se trouve au fond du couloir (nous avons droit à une douche tous les deux jours). Je prends mes affaires et le suis. Comme à chaque fois, je rentre dans la douche, tire le rideau et attends que le gardien soit parti pour me déshabiller. Ce jour-là, je ne l’entends pas partir. J’ouvre le rideau et le vois planté devant moi. Je lui demande de partir, il ne le fait pas. Je vois dans ses yeux comme de la folie. Il me dit avec un sourire immonde : « il est presque midi, je parie que tu as faim ? ». Je comprends qu’il ne parle pas de nourriture, j’ai envie de vomir. Ce jour-là, je n’ai pas pris de douche, je suis vite rentrée en cellule et me suis lavée au lavabo dans mon petit espace confiné.


Lire aussi : Insécurité envers les femmes : une responsabilité multiple


Je ne supporte plus d’être une femme dans ce monde d’hommes. D’être une femme devant se soumettre aux gardiens masculins qui te font des avances salaces simplement parce que leur position les fait se sentir supérieurs. Je ne vous ai pas parlé de ceux qui vous escortent au palais de justice et qui ne se gênent pas pour avoir les mains baladeuses, car vous ne représentez rien pour eux. Je n’en fais pas une généralité, mais vous devez savoir que c’est fréquent.

Je n’ai pas écrit à Alohanews pour me plaindre de mes conditions. Je cherchais à partager mon histoire et, qui sait, peut-être à pouvoir aider à comprendre. Je voulais supprimer les fausses idées et les stéréotypes.

C’est une angoisse constante. Imaginez que l’on vous escorte jusqu’à une pièce qui doit faire à peu près la taille de votre chambre et que l’on vous y enferme.

Imaginez-vous enfermés devant une porte sans poignée.