Les mouvements citoyens en Afrique : la jeunesse en marche

© JUNIOR D.KANNAH/AFP

Au cours de la décennie qui vient de s’écouler, l’Afrique a vu éclore bon nombre de mouvements citoyens. Composés en grande partie de jeunes et d’artistes qui, lassés par le népotisme et la mal gouvernance, font entendre leur voix et sont aux avants gardes de la contestation politique dans leurs pays. Mus par l’idée d’un monde où justice et égalité se donnent la main, ces citoyens, car c’est de cela dont il s’agit, se sont rassemblés dans le but de faire bouger les lignes. Qui sont-ils ? Que veulent-ils ? Quelles difficultés rencontrent-ils ? Alohanews dresse un court portrait de la situation.

Cartographie

« Y’en a Marre » au Sénégal, « Balai Citoyen » au Burkina Faso, « Filimbi (sifflet en swahili) » et « la LUCHA (Lutte pour le Changement) » en République Démocratique du Congo, « ça doit changer » au Tchad, « ca suffit comme ça » au Gabon, autant de noms qui sonnent comme des slogans, étendards de ces mouvements citoyens qui ont fait leur apparition en Afrique subsaharienne, et qui au cours de ces dernières années ont occupé les devants de la scène aussi bien au niveau national qu’internationale. À la question de savoir ce qu’est un mouvement citoyen, Michel Luntumbue, chercheur au GRIP et coauteur de l’ouvrage collectif « une jeunesse africaine en quête de changement », un livre traitant de ce phénomène, nous donne un début de réponse. Selon lui : « les nouveaux mouvements sociaux africains ont comme spécificité d’être des mouvements citoyens, dont l’engagement vise l’avènement d’une nouvelle gouvernance, le changement de « direction », sans que les acteurs de ces groupes visent l’exercice du pouvoir politique. Ils ont dans l’ensemble choisi d’agir par des voies non violentes : sit-in, pétitions, mobilisations pacifiques… ». Nous avons donc des citoyens engagés, en quête de changement, pacifiques, mais pas que.

Ovnis dans l’espace public africain

L’environnement dans lequel naissent ces mouvements est empreint d’une atmosphère commune, celle de la frustration. Une frustration face à l’abandon des citoyens par les autorités publiques, mais également une frustration face à l’inertie et à l’injustice dont ils font les frais. Ces mouvements se créent alors pour exprimer un ras-le-bol, et réclamer une meilleure gouvernance de la chose publique. Un vœu pieux, se dit-on dans des pays où les dirigeants ont plus à cœur l’enrichissement personnel de la famille et du clan, ainsi que le maintien au pouvoir par tous les moyens – quitte à piétiner la constitution du pays – plutôt que la recherche de l’épanouissement des citoyens dont ils ont la charge. Se battant non pas pour conquérir le pouvoir, mais pour le faire exercer dans l’intérêt de tous, ces mouvements se distancient volontairement de la société civile ou des partis d’opposition. Outre le fait qu’ils ne réclament pas de postes politiques, ce qui en fait des ovnis dans l’espace public africain, ces mouvements détonnent également de par leur désorganisation voulue – ils n’ont aucune existence juridique comme le sont les ONG ou les associations de la société civile -, et par leur promotion de l’avancement par consensus, permettant la mise en avant de porte-paroles charismatiques, sans qu’il n’y ait aucune hiérarchie formelle entre les membres.

Des revendications locales et nationales

Qualifiés de génération Android à cause de l’aisance qu’ils ont dans la maîtrise des outils de communication modernes, ces mouvements se sont bien acclimatés au monde globalisé qui est le nôtre aujourd’hui. Très actifs et utilisant les réseaux sociaux pour communiquer entre eux et avec le monde, ils sont de fait devenus plus audibles, plus organisés, et nous permettent par la même occasion d’être, si pas complices de leurs actions et revendications, mais au moins spectateurs de leurs combats.

 

Et ces combats, ils peuvent trouver leur fondement dans l’espace local, ou avoir des visées nationales. Par exemple, « ça doit changer » au Tchad a lancé en 2016 une action intitulée « sauvons nos écoles», qui visait à sensibiliser les autorités politiques au droit à l’instruction, alors que le pays faisait face à une grève de fonctionnaires réclamant des mois d’arrières de salaire. En 2013, « la LUCHA » lançait quant à elle « Goma veut de l’eau », militant pour que la population de Goma ait accès à ce besoin vital qu’est l’eau. À côté de ces revendications locales, il y a bien un grand thème transversal qui a nourri les luttes de ces mouvements citoyens, chacun dans leurs pays, l’alternance politique. Une alternance que ces citoyens jugent comme étant nécessaire, car dans des pays gangrenés par la corruption, le népotisme et le despotisme, ce n’est pas avec du vieux que l’on fait du neuf. Mais aussi et surtout, car l’alternance est inscrite dans les constitutions des pays où émergent ces mouvements citoyens, or, leurs dirigeants tentent ou ont tenté à un moment ou un autre de modifier la loi afin de pérenniser leur pouvoir. Ces groupements cherchent alors à ce que la loi soit respectée par tous.

© Tanya Bindra/AP/SIPA

La répression comme seule réponse

La réaction des autorités face à ces mouvements, qu’ils ne comprennent pas et surtout qu’ils ne contrôlent pas, est invariablement la même, la répression. Tantôt accusés d’être subversifs, tantôt traités de terroristes, tantôt sujets à des tentatives d’infiltration, ces mouvements évoluent dans un environnement qui leur est hostile, et mettent dès lors en place des mécanismes de survie, que ce soit dans leur mode de fonctionnement interne ou lors de la mise en œuvre de leurs actions. Soraya Aziz Souleymane, Kinoise et militante de « la LUCHA » donne un aperçu de l’organisation de ce mouvement congolais, dont les membres ont été victimes d’une violente répression de la part des autorités ces deux dernières années. Ainsi, selon elle, « la LUCHA » est organisée en cellules autonomes, chaque cellule étant composée entre 10 et 20 membres. « Suffisamment petite pour dissoudre le groupe en cas d’infiltration par les services de renseignement, et suffisamment grande pour mettre en place des actions ». Lors de notre entrevue avec Smockey du collectif Burkinabé « Balai Citoyen », ce dernier avait également évoqué ces astuces mises en places pour se protéger des autorités, comme les caravanes mobiles qui donnaient la possibilité d’agir vite tout évitant les arrestations, et les applications mobiles qui permettaient des interactions codées entre les activistes. Le « Balai Citoyen » avait joué un rôle central dans la révolution burkinabé de 2014, qui avait vu le départ du président Blaise Compaoré après 27 ans de règne. C’est donc dans le désordre que naissent ces mouvements, et c’est dans la répression qu’ils évoluent.

L’Afrique est un continent démographiquement dynamique et jeune, et cette jeunesse peut être vue comme un problème, ou comme une solution. Les défis auxquels ce continent – et les pays le composant sur le plan individuel – est confronté sont gargantuesques, et nécessiteront l’apport et l’appui de tous. En effet, riche du sol, du sous-sol et de ses habitants, l’Afrique tarde à décoller et à prendre la place qui est sienne sur la scène mondiale, car frappée par des maux tels que les guerres, les famines, les sécheresses, les maladies, et le chômage de masse. Malheureusement, d’autres handicaps comme les dictatures, la corruption, et la mal gouvernance, font que les premiers perdurent. Beaucoup se sont résignés, car ils sont nés dans ces systèmes, tout comme leurs parents avant eux, et comme on le dit : « on s’habitue à tout, même à l’enfer ». Jugeant que le paradis sur terre ne devrait pas être l’apanage d’un petit nombre de privilégiés, et refusant de s’habituer à cet enfer, les mouvements citoyens ont décidé d’agir et de faire partie de la solution. Pour paraphraser l’historienne Arlette Farge, ils ont choisi d’« exister non pas comme un être sans volonté face au souverain, mais comme un véritable sujet, indépendant du roi ».

Boniface MUNYANEZA 

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