Elles, les oubliées de la rue

© Flickr / Nokaya

Le 29 octobre dernier, deux femmes sont décédées d’hypothermie dans les rues belges. Par choix, elles avaient refusé toute aide. Bien que trois maisons d’accueil soient réservées exclusivement aux femmes, avec ou sans enfants, la rue reste la dernière alternative pour certaines d’entre elles. Choix voulu ou subi, Nesrine, 27 ans, fait partie de ces femmes sans logis.

« Quand tu es une femme SDF, il faut faire très attention. Tu peux te faire violée, kidnappée, violentée par des proxénètes, et j’en ai fait l’expérience ». Le teint pâle, une petite frange et les cheveux attachés, Nesrine commence à déballer ses bagages, la voix tremblante. Assise au bout de la pièce, elle surfe sur le net. C’est le moment de se reconnecter avec la vie réelle. À 27 ans, Nesrine vient de passer deux mois en rue à Bruxelles. Elle a quitté sa banlieue parisienne, Vitry-sur-Seine, pour essayer de reconstruire un semblant d’avenir ici. « J’ai eu des problèmes avec mon ex-compagnon. Il travaillait avec des trafiquants de drogue à qui il a pris de la marchandise. Ils le recherchaient donc j’ai pris mes affaires. En plus j’étais une femme battue donc ça me donnait une deuxième raison de partir. J’ai pris le premier train, j’ai atterri en Belgique, à Bruxelles et franchement ce n’est vraiment pas tranquille. », explique-t-elle en se serrant les mains.

Un homme s’est assoupi sur la table. À ses côtés une dame termine de déguster son sandwich. L’odeur de la soupe et des produits de vaisselle se mélangent. « Le matin je me lève, je me lave, je prends mon petit-déjeuner, je m’habille et je viens direct au Clos. S’il y a du travail en tant que bénévole, je le fais sinon, bah, je suis obligée de partir », confie la jeune femme. Le centre est situé sur le parvis de Saint-Gilles, à côté des Brasseries du parvis. Une porte sécurisée sépare l’entrée du centre et les salles. Une fois le seuil passé, on découvre des murs aux briques fines et décorés de cadres par-ci et par-là. À gauche, les tables sont réservées aux usagers et à droite, se trouvent les bureaux du personnel. « Nous proposons une activité participative le matin. Les personnes peuvent s’inscrire pour le travail du matin et elles deviennent usagères aidantes. Nous en prenons quatorze. », explique Philippe, coordinateur social de l’ASBL Le Clos, un espace qui ouvre ses portes tous les jours de la semaine. L’occasion de partager un moment où on oublie les problèmes, on pense à autre chose et on se sent utile.

Seule et donc plus accessible

« J’étais habillée avec un jogging. Ce n’était pas bon. J’ai mis ça ». La jeune femme se lève et montre ses habits de haut en bas. Elle est vêtue d’un jean déchiré, d’un sweat vert clair, d’une veste en cuir brune et d’une écharpe couleur d’automne. Elle se rassied et continue, « on m’a traitée de pute ! Je m’habille comment ? Je me mets un sac-poubelle et je sors ? ». La rue est initialement un endroit non sécurisé. Être seule est un grand risque que courent beaucoup de femmes sans domicile fixe. Celles-ci étant plus exposées à des cas de violences.

Un arrêt plus loin, à porte de Hal, le centre La Fontaine n’accueille pas plus de 10 femmes par jour. La raison n’est pas discriminante, mais s’explique simplement par le taux très faible de femmes en rue. Il est 14 heures. Les pièces sont vides. Deux bénévoles sortent le linge des machines et le plient soigneusement, avec un grand sourire. Deux fois par semaine, les usagères ont le droit de faire une lessive et de prendre deux douches. Afin d’éviter tout malaise ou problème, les femmes ont accès aux services avant l’arrivée des hommes : la douche, la lessive, les soins infirmiers, les soins de la pédicure médicale ainsi qu’un endroit où se reposer. Les problèmes de santé fréquemment rencontrés sont liés aux pieds. « On fait beaucoup de traitements parasites parce qu’une femme qui habite en rue en attrape souvent », déclare Isabelle, une des deux infirmières du centre. « Les femmes dorment souvent ensemble. Elles n’aiment pas être seules en rue. Du coup, quand elles sont proches de quelqu’un c’est plus facile pour transmettre les maladies aussi. », poursuit-elle, avec un léger accent néerlandophone. Isabelle fait part de ses expériences dans le domaine : « parfois on a quelques problèmes gynécologiques, du coup on essaye de toujours les référer vers un médecin, car on travaille avec une maison médicale. ».

Être une femme à la rue n’échappe pas à la nature. Des kits d’hygiène sont mis à disposition des femmes, notamment des serviettes hygiéniques ou des tampons. Bien que le service reste libre, les bandes hygiéniques sont généralement privilégiées. La raison étant l’oubli. Il se peut que l’une d’entre elles garde son tampon plus que ce qu’il ne faut. Afin d’éviter les infections, les infirmières prennent leurs précautions. Entre les douches et les machines à laver, se trouve un coin coiffure. Non disponible pour le moment, mais la responsable du centre, Cathy, se prend à cœur joie de refaire une beauté à ses usagers. « C’est très gai à faire parce que c’est un moment intime, on touche la tête donc c’est quand même une confiance qu’elles nous font. ». Le sourire aux lèvres, elle lève ses mains et les porte à hauteur de ses oreilles pour montrer ses cheveux, tout en continuant, « et les avant/après sont quand même très beaux à voir ».

Un service dont Nesrine aurait aimé bénéficier. « À la base je suis féminine, je mets des slims, des débardeurs, des pulls jolis, des petits décolletés, etc. Quand je suis venue ici, j’ai carrément dû couper mes cheveux au rasoir. Ils m’arrivaient au bas du dos ! J’ai dû les couper, parce que comme je vous ai dit, j’avais quelques soucis avec mon compagnon, et pour qu’on ne me reconnaisse pas, j’ai dû les couper au rasoir. », elle enlève l’élastique de ses cheveux pour laisser découvrir un reste de chevelure châtain clair lui arrivant aux épaules. Elle se les rattache et termine, « le matin je me passe un coup de brosse et ça y est ! Je ne me maquille plus, je ne fais plus attention à moi. Et même comme ça je me fais draguer ».

Un plan, des problèmes

Depuis le 15 novembre, le SAMU social a lancé un « plan hiver » permettant d’accueillir un maximum de personnes sans domicile fixe en ces périodes glaciales. Le centre Poincaré ouvre ses portes à 110 personnes. Pourtant, malgré l’espace octroyé aux sans-abris, les conditions ne sont pas très hygiéniques. Nesrine y dort chaque soir, mais n’a pas vraiment le choix.

« Je ne suis pas un homme !». La tête légèrement penchée et les yeux grands ouverts, Nesrine dénonce les conditions d’hygiènes au SAMU social Poincaré. « Vous rentrez dans les toilettes, ça pue le mort. Ils nettoient le matin, mais le soir elles sont dans un piteux état. ». La jeune femme ne supporte plus le manque d’hygiène dans l’établissement. « Le problème aussi c’est que maintenant ils mélangent n’importe qui avec n’importe qui. Vous pouvez trouver des drogués, des violeurs, de tout ! Et avec des gens sains. Quand je vous dis « sains », ça veut dire sains d’esprit. C’est vraiment des conditions pas possibles. » dénonce-t-elle en haussant un peu le ton. « Quand vous voyez l’état des chambres, de propreté, pas d’eau chaude, c’est vraiment négligé en fait et c’est choquant ! Ils nous parlent très mal et ils mélangent tout ! ». Consciente des nombreux services à sa disposition, la jeune femme ne supporte pas l’idée de voir du matériel destiné à la toilette intime, être exposé sans protection. « Je demande à des femmes là-bas, des copines, parce que je ne vais pas prendre une serviette hygiénique alors que je ne sais pas quelle main l’a touchée », continue Nesrine. Les protections ne sont pas le seul souci d’hygiène. « Je préfère garder mes poils 400 ans qu’attraper je ne sais pas quoi », dit-elle en riant.

Bruxelles. Malgré les centres à disposition, des femmes restent encore en rue / © Nihel Triki

Marie-Anne Robberecht du service de communication du Samu social explique que « dans un centre d’une telle capacité, ce sont des choses qui peuvent arriver. Il se peut qu’il y ait des problèmes ponctuels, comme l’absence d’eau chaude, et que tout est mis en œuvre pour régler ces problèmes au plus vite ». Les soucis évoqués sont justifiés en grande partie par la capacité d’accueil du centre. « Bien entendu, lorsque le centre est plein, il est impossible de garantir une hygiène irréprochable dans les sanitaires. Plus de 400 personnes peuvent fréquenter ce centre en même temps. Quant au public, les publics ne sont pas mélangés, il y a bien 3 catégories ; les femmes/les hommes/les familles. », énonce-t-elle. L’accueil du Samu social est inconditionnel. Les personnes du service psychologie fragile peuvent dans ce cas se retrouver avec des personnes ayant une bonne santé mentale.

Une voix en rue est moins entendue

Détentrice d’un BEP sanitaire et d’un CAP restauration en alternance, Nesrine est déterminée à trouver un travail. La recherche d’emploi n’épargne personne. Quand bien même une annonce correspond au profil, les qualifications semblent manquer. Beaucoup de portes se sont fermées pour elle, bien qu’elle se batte pour obtenir ses droits. Derrière cette difficulté, il y a un réel sentiment d’abandon de la part du gouvernement. Les deux mains sur la table, Nesrine insiste et tape des doigts. « J’ai l’impression que l’Etat se soucie peu de ce qui peut nous arriver. », finit-elle par dire. « Excusez-moi du terme, mais j’ai l’impression qu’on est considéré comme les « déchets » de la société ! », dit-elle, en retapant encore une fois des doigts sur la table.

Rocco Vitali, Conseiller auprès de la Ministre Céline Fremault en charge des politiques de l’Aide aux Personnes, avance que « le Parlement bruxellois a adopté un nouveau projet en juin 2018 visant à aider les personnes sans domicile. Les principales actions étant : la coordination du secteur et des services, l’orientation des sans-abris vers le service d’aide le plus adapté aux besoins, l’assurance d’un accompagnement social vers la sortie du sans-abrisme via l’accès au logement et la planification des politiques de lutte contre le sans-abrisme via un service d’étude et de recherche sur le phénomène. ». Les politiques proposent diverses solutions qui ne semblent pas satisfaire les principaux concernés. Monsieur Vitali parle de « facilitation de l’accès au logement pour les femmes et notamment la priorité donnée aux victimes de violences conjugales pour l’accès au logement social (nouvelle règlementation dans les logements sociaux) ».

Des femmes violées ou agressées ne se retournent plus vers les services de police. Elles ne s’y sentent pas écoutées ni comprises. À un tel point qu’elles banalisent ce qui leur arrive. Nesrine a fini de raconter son histoire. Elle se lève, prend une cigarette et sort du centre Le Clos. Passée la porte, un homme d’une quarantaine d’années, un bonnet sur la tête et un sac sur ses épaules la suit, silencieux. « Vous voyez ? Il suffit que je sorte et ça commence. Alors dès que je finis ici je trace sans me retourner », dit-elle le regard vide. « Ici c’est chacun pour soi et Dieu pour tous ».

TRIKI Nihel

[1] « Personnes sans abri et mal logées en Région de Bruxelles-Capitale – novembre 2016/mars 2017 – Centre d’appui du secteur bruxellois de l’aide aux sans-abri La Strada »

[1] En 2016, près d’une personne sur 4 était une femme SDF, à Bruxelles.

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