Ismail Akhlal est à la fois artiste, comédien, metteur en scène et auteur. Il est également l’un des fondateurs de l’asbl Ras El Hanout. Le bonhomme vient de remporter le Prix de la Critique – espoir masculin 2016-2017 -. Rencontre avec celui qui excelle avec son seul en scène « Bab Marrakech ».

Ismail cela fait des années maintenant que tu montes sur scène, produis des spectacles.
Te souviens-tu de ta première scène ?

Quand j’avais 8 ans, j’ai joué le loup dans le chaperon rouge, c’est assez marrant parce que la fois d’après, alors que j’avais 18 balais cette fois, je remontais sur scène pour la seconde fois. Je participais au Festival Mimouna, c’était en 2004. Le thème du festival, était « Les contes », et j’ai rejoué le loup (rires). A partir de là je n’ai plus jamais lâché la scène. J’ai ensuite été embrigadé par une camarde de classe. Nous avons, avec l’asbl TEFO, monté le spectacle Le petit musulman illustré. C’était ma première scène « engagée ». On y parlait d’islam en réponse à tous les préjugés et amalgames faits à son encontre. J’ai d’ailleurs rencontré Jean François Jacobs, le metteur en scène, c’est à partir de là que tout a commencé.

Parlons de ton spectacle, Bab Marrakech, un seul en scène, dont le fil est rouge est ta relation avec ton papa. Comment a-t-il réagi ?

Il l’a reçu comme une lettre d’amour. Mon père est venu voir le speactcle, et je pense que ce spectacle nous a permis de nous retrouver. Bab Marrakech c’est le nom du magasin de mon papa, où il a toujours voulu me voir travailler. Salim Haouach et Naim Baddich m’ont aidé à écrire, et Mohamed Ouachen était à la mise en scène de mon spectacle. Ce spectacle m’a permis d’arrêter de travailler au magasin, et mon père l’a accepté. C’est comme si il m’avait compris grâce à ce spectacle.

 

Ton père a apprécié…

Il a beaucoup ris. Il a pleuré aussi. D’ailleurs, le jour où il était dans la salle je suis descendu après mon spectacle pour l’embrasser sur la tête. Nous nous sommes dits que nous nous aimons. C’était un moment très fort. Après le câlin, son coté commerçant est revenu, il m’a dit  » Dis leur de venir au magasin faire du shopping » (rires).

Est-ce que le rire est un bon moyen pour arriver à dire « Je t’aime » ?

OUI! Le rire, pour moi, permet de décrisper. Je t’aime peut être dit avec toutes les émotions. Moi, je préfère le rire. D’ailleurs même pour les choses plus dures qu’un je t’aime, je préfère le rire. C’est universel. Dire Je t’aime peut paraître simple et évident.  Mais croyez moi, ce n’est pas le cas pour tout le monde. Ce n’était pas le cas pour nous.

Je ne conçois le théâtre que dans l’engagement

Est ce que tu as eu peur de ne pas être compris par ton père dans ta démarche ?

C’était un gros moment d’appréhension. Je parle de mon père dans ce spectacle, mais je ne le caricature pas. J’en parle sans en dire trop, je n’avais pas envie de tomber dans la curiosité  malsaine. Mais j’en parle sans concessions, c’est une relation qui a connu ses hauts et ses bas, et les connait toujours. Volontairement je déroute le spectateur sur ce qui est vrai ou pas. Mais il ya des moments très forts, comme la mort de ma grand mère, dont je parle dans mon spectacle, et j’espérais que mon père comprenne mon intention. Avec mon équipe, nous avons choisi les mots justes. Les moments d’écriture, étaient très forts, il m’est arrivé de pleurer. Le choix des mots, a été extrêmement délicat. J’étais heureux qu’il comprenne que je rendais hommage à ma grand-mère et à lui aussi.

Tu viens de remporter le prix de l’espoir masculin 2016-2017…

Je ne m’y attendais pas, vraiment. C’est d’ailleurs un ami , Ilyas Mettioui , qui me l’a appris. Je me sens tellement hors circuit, que jamais je ne l’aurais su. J’étais tellement content. Une reconnaissance, ça fait du bien. Le travail de Ras El Hanout (L’Epicerie), était reconnu dans le domaine social, mais là, mon spectacle, était reconnu dans le domaine artistique. J’étais convaincu de ne pas gagner.

Le 25 septembre, remise des prix, j’y allais plutôt pour faire du réseautage. J’étais convaincu que les Lauréats avaient été prévenus. Je vous assure, je n’en revenais pas, j’ai oublié de remercier mon père, je ne réalisais pas. J’ai toujours vécu des remises de prix où l’on entend  » Je ne m’y attendais pas », et là le cliché c’était moi en personne (rires). J’étais content que le travail fourni avec mon équipe, Mohamed Ouachen, Naim Baddich et Salim Haouach ait été reconnu par des professionnels du métier. Quand j’ai dit à ma mère « j’ai été élu le prix de l’espoir« , elle m’a dit : »et bien y’a de l’espoir » (rires).

As-tu des défis artistiques ?

J’aimerais faire d’autres seul en scène. Je voudrais travailler mon coté dramatique mais aussi travailler sur mon corps. Le mime par exemple, j’aimerais beaucoup. Être plus expressif, utiliser mon corps dans l’espace. J’espère aussi proposer un spectacle sur le radicalisme, mais pas pour l’instant.

Pourquoi ?

J’ai l’impression qu’on effleure la question, j’espère pouvoir le faire en regardant le problème dans les yeux. Jan Jambon, est venu à L’Epicerie, et disait que le terme radicalisation le dérange, car il considère que le terme est « noble ». D’ailleurs il estime lui même être un radical flamand, libéral. Je lui ai dit: « vous, vous pouvez le dire, moi je ne peux pas le dire avec ma tête ».  Je considère qu’être radical, c’est revenir à la racine, et je trouve ça beau. J’aimerai en parler en tout cas.

A Bruxelles, on entend dire que le théâtre des minorités est un théâtre communautariste. Qu’en penses-tu ?

C’est tout-à-fait humain. Si nous allons au Théâtre Royal du Parc, vous verrez que c’est aussi très communautariste. Il n’y aura que des Blancs. Pourquoi ne parle-t-on pas de communautarisme ? L’être humain est comme ça. Il va vers ce qui lui ressemble. Ça demande une énergie supplémentaire d’aller vers l’autre pour découvrir ce qui ne nous ressemble pas. Quand des jeunes africains, ou maghrébins font du théâtre, ils subissent une double injustice. Premièrement, on ne leur donne pas les moyens de s’ouvrir, et après on leur reproche. Les portes ne sont pas forcément ouvertes pour te faire rentrer dans un circuit. Tu n’as pas les moyens pour développer ta communication, ça demande des moyens. Et ensuite on te le reproche.

Est-ce que le théâtre est un outil ?

C’est un moyen. Avec Ras El Hanout, nous nous sommes beaucoup inspirés d’Auguste Boal, qui a fait le théâtre de l’opprimé. Il a constaté que le théâtre s’était trahi et s’était embourgeoisé. Alors qu’à la base, c’était les gens du peuple qui utilisaient le théâtre. Auguste Boal, a décidé de remettre aux opprimés le théâtre pour parler de leur vécu. Je suis de ceux qui pensent que l’art est un moyen. Pas une fin, mais un moyen. Je ne conçois le théâtre que dans l’engagement. Peu importe le sujet : sensibiliser les gens sur le sort des Rohingyas, soit pour questionner la relation entre un fils et son père, etc. J’aime utiliser le théâtre avec les jeunes pour qu’ils puissent dire ce qu’ils ressentent dans leur langage.

Propos recueillis par Yousra Dahry

Retrouvez Ismail Akhlal dans la pièce 381 jours dès le 12 octobre 2017 jusqu’au 22 octobre 2017 à L’épicerie et son seul en scène Bab Marrakech du 16 au 25 novembre à L’épicerie.