« Fausse couche » et perte réelle

Je m’appelle Délia, mais appelez-moi comme vous voulez ; mon prénom importe peu. Si je décide de vous raconter mon histoire aujourd’hui, c’est parce que j’ai moi-même passé de longues heures à chercher des témoignages sur ce que je vivais et que je n’en ai pas trouvé des tas. A croire qu’en 2017, il est interdit de parler de « ça ».

J’ai perdu mon bébé. Pour vous, cette phrase est très certainement anodine. Mais pour moi, ces 14 lettres représentent deux mois de silence et de souffrance.

Vous remarquez que je dis « perdre mon bébé » et non pas « faire une fausse couche ». Je déteste cette expression. Ce que j’ai vécu n’avait absolument rien de faux, bien au contraire. J’ai tout ressenti, vous savez. Absolument tout.

Il y a d’abord eu la joie. L’immense joie. Ces deux lignes roses qui s’affichaient sur ce petit test représentaient à elles seules un espoir que mon compagnon et moi chérissions depuis bien longtemps. Très vite, des questions m’ont envahie. Allais-je être une bonne maman ? Ce bonheur n’allait-il pas fragiliser mon couple ? Mon bébé allait-il être en bonne santé ? Autant de questions qu’une jeune maman est en droit de se poser, je pense.

Ensuite, il y a eu le soulagement. Pour la première fois, je voyais mon bébé sur un écran. Enfin, mon bébé, c’est vite dit. Je voyais plus une petite crevette, à vrai dire. Mais il a réellement pris forme dans mon esprit lorsque j’ai pu entendre les battements de son petit cœur. La plus belle mélodie du monde. Je voyais mon bébé bouger dans tous les sens et moi je restais immobile, pétrifiée de bonheur. Les premières semaines, j’ai été malade aussi. Beaucoup, à vrai dire. Mais on m’a dit que c’était normal, que ça signifiait que le bébé était en bonne santé, qu’il prenait de la place et que le placenta fonctionnait bien. Mon compagnon et moi attendions le célèbre cap des 3 mois pour pouvoir l’annoncer autour de nous. Je ne tenais plus en place, et lui non plus. Nous étions sur notre nuage depuis tellement longtemps que j’avais l’impression que ces semaines n’en finissaient pas. C’était tellement dur de garder un tel secret ! Très souvent, en rue, dans un magasin ou au travail, je me suis surprise à imaginer mon bébé. A le rêver. Je voyais déjà ses petites mains, son sourire qui illuminerait nos jours de pluie, ce petit être qui serait le tout de deux moitiés.

Après, il y a eu le choc. Nous étions dans la salle d’attente chez la gynécologue. J’étais entourée de femmes au ventre bien rond et j’étais impatiente de pouvoir montrer le mien, même si cela signifiait d’attendre quelques mois encore. Vient notre tour. Je me suis installée sur la table et la première chose que j’ai constatée était que mon bébé avait bien grandi. Mon petit amour montrait nettement sa tête, ses jambes et ses pieds. Mais j’ai remarqué quelque chose d’étrange… Il était si calme. J’avais tellement été impressionnée par son énergie débordante lors de la dernière échographie que ce calme me laissait sans voix. A cet instant, la gynécologue a posé sa main sur ma cuisse et m’a dit : « Vous allez devoir être forts. Je suis désolée mais le cœur de votre bébé s’est arrêté de battre il y a quelques jours au vu de sa taille. »

Et il y a eu le silence. J’ai regardé mon chéri, voyant toute la peine dans ses yeux et me sentant tellement coupable. Je portais la mort depuis quelques jours. Qu’étais-je en train de faire à ce moment-là ? Qu’aurais-je pu faire pour sauver mon bébé ? Mais personne ne m’a laissé le temps de penser à cela car il fallait déjà organiser son « départ ». Je ne pouvais pas l’expulser par médicaments car ma grossesse était trop avancée. Je devais donc subir un curetage dans 3 jours.

3 jours… 3 jours d’impuissance à porter la mort en moi. Je ne vous expliquerai ni en quoi cela consiste, ni si ç’a été douloureux, ni mon ressenti face à ce qui représentait une tragédie pour moi. Je vous dirai que la salle de réveil était presque vide, tellement silencieuse, et qu’on est venu installer à côté de moi une dame ayant accouché par césarienne. Pendant une heure durant, j’ai dû subir les cris de son bébé qui n’en finissaient pas. J’ai cru qu’on me tuait une nouvelle fois.

Enfin, il y a eu le deuil. Parce que oui, perdre un bébé est un deuil. Ce n’est pas parce que vous n’avez pas pu prendre une vie à bras qu’elle n’en est pas une. J’ai entendu son cœur battre, je l’ai vu bouger. Et j’ai dû apprendre à vivre sans lui, sans pouvoir combler son absence. J’ai vécu chaque minute, chaque heure, chaque jour qui ont suivi son départ comme autant d’aiguilles qu’on me plantait dans le cœur.

J’aurais voulu à ce moment-là qu’on me dise que ce n’était pas de ma faute, que parfois, malheureusement et injustement, la nature faisait mal les choses. Mais que je ne devais pas culpabiliser car je n’avais rien fait de mal. J’aurais voulu qu’on aide mon compagnon, lui aussi, car, même s’il ne portait pas la vie, cet enfant était le sien et la société a tendance à très vite oublier les papas endeuillés. J’aurais voulu ne pas ressentir de haine envers ces mamans que je croisais dans la rue ; cela ne faisant pas partie de mon caractère généralement. J’aurais aimé partager cette joie avec elles. Mais on m’en a privé.

Alors, il y aura l’espoir. Je le sais. Il reviendra. Pas tout de suite car je ne m’en sens pas encore prête. Mais je sais qu’un jour viendra où je verrai de nouveau ces deux lignes roses s’afficher. Où je dépasserai le cap des 3 mois. Où j’arriverai dans la salle d’attente de la gynécologue avec toutes les peines du monde pour marcher, tant mon ventre me poussera vers l’avant. Où je pourrai serrer mon bébé dans mes bras sans crainte. Où je pourrai le consoler lorsqu’il aura du chagrin. Où mon compagnon sera là, à chaque instant. Où nous pourrons partager ce bonheur. Ensemble. Et sans crainte du lendemain.

Alexia Zampunieris 
Alexia Zampunieris

Alexia Zampunieris

"Une femme libre est exactement le contraire d'une femme légère." Alexia a la liberté pour seul combat.

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