Rohan Houssein, ou l’art de résister

À l’occasion du lancement de son dernier single « État pacifique », j’ai rencontré Rohan Houssein dans un petit café parisien. Jeune artiste prometteur de 26 ans au visage solaire, curieux et touche-à-tout, son parcours ne le prédestinait pourtant pas à se lancer dans une carrière artistique. Aujourd’hui, il est le créateur d’une marque de prêt-à-porter qui embrasse sa dixième année d’existence, d’un album en cours de lancement, et de nombreux projets sous le manteau. Jeune Franco-Syrien, la souffrance endurée pour ce pays d’origine se ressent dans ses textes, mais aussi au travers de quelques regards furtifs.

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Rohan c’est la générosité : il a accepté de se prêter au jeu en parlant en toute sincérité de son parcours, de lui, de ses rêves. Ses textes sont l’expression d’une poésie réfléchie et remettent au goût du jour un rap engagé aux textes soigneusement écrits.

Si tu nous parlais un peu de toi ?

Je suis le fils d’un père Syrien et d’une mère Française, j’ai grandi dans le mélange des cultures et à la fois dans l’amour de la Syrie. Petit, je me sentais redevable de passer mes vacances dans ce pays que j’adorais. Ça peut paraître drôle ou bête, mais je prenais plaisir à décrire et dépeindre les vacances que j’avais vécu, j’ai toujours eu cette envie, ce besoin d’honorer ces terres qui m’apportaient tant. Comme si j’en étais un petit ambassadeur.

J’écris de la poésie depuis mes huit ans, j’éprouvais ce désir d’extérioriser toutes les émotions qu’un enfant puisse ressentir, surtout quand je voyais de belles choses. Je me suis toujours construit artistiquement en parallèle, de côté. J’ai grandi en considérant ça comme un loisir. À 16 ans, j’ai créé ma propre marque Deysham qui existe toujours. J’y customise essentiellement des hauts (T-shirt, débardeurs).

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Précoce, ton éveil artistique s’est exprimé très tôt. Pourtant, une fois le bac en poche, tu as décidé d’entamer des études en médecine. Pourquoi ?

Non seulement j’ai entamé des études en médecine, mais j’ai poursuivi jusqu’en quatrième année, soit l’externat! À un certain moment de ma vie, je me suis senti investi d’un devoir symbolique envers un ami qui était gravement malade. C’était pour moi une façon de m’aider à surmonter, de comprendre, et aussi de lui rendre hommage en quelque sorte. Ensuite, il y a aussi la culture syrienne du succès que portait mon père et qui projetait tous ses espoirs en moi. Il a quitté son pays très jeune, il a bataillé des années durant jusqu’à l’ouverture de son propre restaurant près d’Angers. Ce n’était pas une vie facile pour lui et la réussite de ses enfants était un peu la récompense à tous ses efforts. En Syrie, le succès social passe nécessairement par des études en médecine, il y a une obsession de ce métier, tu dois connaitre ça, je suppose ! (rires)

Et puis, un jour, les mouvements de révolte dans les pays arabes…

Ce qui s’est passé en Syrie, c’était au départ une bouffée d’espoir. Puis petit à petit et avec l’escalade des violences dans toute la région, tout cela a littéralement tourné au cauchemar. Toute cette violence parait irréelle. C’est comme si, après toutes ces années à se construire des souvenirs, tous ces moments passés en famille, toutes ces personnes rencontrées, tout cela était balayé d’un revers de la main. Tout ce qui me constitue et qui constitue mon identité a été démolie. Ce qui me fait le plus peur, c’est d’oublier. D’oublier les lieux, les souvenirs, les personnes. J’en arrive même à oublier ce que j’ai vraiment vécu là-bas. De confondre ce qui relève de l’imaginaire, du fantasme et la réalité. Quand on est touché de près par la guerre, on réalise la souffrance intense de ceux qui nous ont précédés dans les régions voisines ou ceux qui la vivent encore. Ça nous ouvre grand les yeux. La famille de mon père vit dans les banlieues de Damas, autant dire les régions les plus dangereuses et les plus touchées par les affrontements. Mon père a perdu des cousins que je ne connaissais pas personnellement. Mais je me souviens cependant de cet épicier qui habitait le quartier de ma famille, j’avais pour habitude de le croiser, de lui dire bonjour, de passer chez lui faire mes achats. Cet épicier a été tué, on ne sait pas trop par qui. C’est toujours un choc de se dire que ces personnes que l’on a côtoyées ne sont plus. Cette même année 2011, j’ai malheureusement perdu cet ami qui avait été la motivation première pour me lancer en médecine. C’était terrible, et en même temps j’ai tourné une page. Mes études ne faisaient plus trop sens. Je ressentais un vide que cette filière ne comblait pas.

Deux voyages décisifs en 2011 : lesquels ?

C’est à ce moment précis que j’ai commencé à tout remettre en question. En 2011, c’était un peu le virage. J’ai pu aller à New York et rencontrer tout un monde artistique incroyable, me faire des contacts, échanger. C’était un peu la révélation. J’ai commencé à réfléchir différemment, à voir d’autres horizons : professionnaliser mon travail artistique. Le faire basculer d’un loisir à une ambition à plein temps. Mais le réel électrochoc, c’était mon départ pour la Libye. À l’époque, la chaîne de télévision France 2 sélectionnait des jeunes motivés pour aller aider à couvrir une Libye fraichement soulevée, la situation était censée s’être calmée un peu. Manque de pot, le jour où nous nous sommes rendus à Tripoli, les affrontements entre rebelles et pouvoir avaient repris de plus belle. C’était surréaliste, on a continué à filmer alors que les tirs fusaient de toutes parts. J’ai vu un homme se faire tuer à côté de moi. C’était atroce. On ne revient pas d’une telle expérience indemne. À mon retour en France, tout le monde se préoccupait de mes études, de mon externat en médecine, moi j’étais déjà ailleurs, j’avais définitivement tourné la page. Ma décision était prise : à partir de maintenant, ce serait l’art. J’ai pris une année sabbatique et je suis allé à Tokyo.

On sent dans ce que tu produis, qu’il s’agisse de musique ou de vêtements, un métissage qui est omniprésent, un mélange des genres et même une culture assez inspirée du Hip-Hop afro-américain. D’où cela te vient-il ?

Oui effectivement. Ce qui me plait particulièrement dans la culture hip-hop, c’est cette polyvalence. C’est de pouvoir m’exprimer autant en musique qu’en customisant des vêtements. Forcément, mes voyages m’ont beaucoup inspiré et continuent de le faire. Les Antilles, Bali, Singapour, Grenade, Damas, Tokyo, je suis naturellement imprégné des rencontres que j’ai pu faire là-bas. Celle qui m’a sans doute le plus influencé artistiquement, c’était l’Andalousie, toute cette histoire, ces architectures, ces odeurs… et aussi une rencontre je dois l’avouer… (Vous n’en saurez pas plus : les secrets du métier !)

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Quelles sont tes inspirations ?

Je suis très inspiré par la poésie perse mystique : Djalâl Al-Din Rûmi, Omar Khayyam, Farid Al-Din Attar. Du Liban, j’aime beaucoup Gibrân Khalil Gibrân, tandis qu’au niveau musical, j’admire Ibrahim Maalouf et j’ai d’ailleurs pu reprendre son morceau « Beirout » avec lequel j’ai composé mon titre « Syrie », ça paraît ironique n’est-ce pas ? J’ai d’ailleurs pu lui présenter ce titre lors d’une rencontre, il paraissait très enthousiaste. Plus proches de notre génération, Pharell Williams et Jay-Z sont également des sources importantes d’inspiration. Entre nous, je ne saurai pas te donner une liste exhaustive de personnalités qui m’ont inspiré. En revanche et sans vouloir tomber dans le cliché, j’ai appris à m’inspirer des gens qui m’entourent, de mes amis, de ma famille. Je pense notamment à Kalimat, un ami et artiste dont la poésie me parle beaucoup, mais aussi le Capitaine Philippe Martinez, un homme simple, un marin dont l’obsession est le sauvetage des migrants naufragés.

Quels sont tes projets en ce moment ?

En ce moment, je travaille sur un album qui sortira très prochainement et que j’ai intitulé « Généralife » qui est la francisation de Jannat Al Arif, les jardins du palais andalou de l’Alhambra, à Grenade. J’ai également lancé un single, « Etat Pacifique », qui me tient vraiment à cœur et sur lequel je travaille depuis un bon moment. Le but est de reverser les fonds obtenus grâce aux ventes de ce morceau sur iTunes à l’organisme SOS Méditerranée. C’était important pour moi de choisir un organisme neutre et apolitique pour que les choses restent transparentes et désintéressées. Face au chaos général en Syrie et le sentiment d’être inutile devant tant de misère, j’ai eu envie de contribuer à ma façon à moi. Ce n’est pas énorme, ça ne changera pas la situation sur place, ça ne ramènera pas les morts, mais peut-être que ça pourra sauver un nourrisson de la faim pendant 24 heures, ou peut-être que ça permettra de vacciner quelques enfants. Le morceau coûte 1,49 euro, c’est largement moins cher que le prix d’un café sur Paris, et c’est à la portée de tous.

Quel avenir pour la Syrie selon toi ?

Je suis conscient que rien ne sera plus jamais comme avant, j’essaie de m’y faire. C’est un peu comme si on avait pénétré dans l’intimité de vos souvenirs, de votre enfance, et qu’on avait tout saccagé. Tout ce que je peux souhaiter pour le moment pour la Syrie, c’est que la machine à détruire s’arrête. C’est tout.

Propos recueillis par Leïla ALAOUF

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