Halal ou pas halal, telle est la question

Le marché du halal laisse un goût amer dans les débats médiatique et politique. Entre fantasmes et réalités, le sujet défraye la chronique. Lotfi Bel Hadj, économiste et ancien président de l’Observatoire économique des banlieues revient sur ce marché florissant dans son ouvrage La Bible du Halal. Une analyse dans un discours dépassionné, l’auteur s’interroge sur plusieurs questions à savoir la place qu’a ce marché et la manière dont il est régulé. Ce livre se veut être un outil pédagogique qui permettra aux consommateurs musulmans de savoir ce qu’ils ont dans leur assiette.

Le marché du Halal est loin d’être un marché mineur. Avec une croissance de 10% par an et un chiffre d’affaires annuel de plus de 6,5 milliards d’euros en France en 2014, il dépasse largement des marchés comme celui du bio. À l’échelle mondiale, la manne financière que représente l’industrie du Halal s’élève à plus 700 milliards de dollars. Ce nouveau marché intéresse les grands industriels de l’agroalimentaire qui veulent avoir leur part de bifteck. Le Halal concerne également les produits pharmaceutiques et les cosmétiques. Cette poule aux œufs d’or a de beaux jours devant elle.

Halal police d’État

La France, bien que cette dernière se revendique être un état laïc n’a pas manqué d’intervenir dans un débat d’ordre…spirituel. En 1994, dans un contexte où l’islamisme algérien, ensanglante la République, Charles Pasqua alors ministre de l’Intérieur en charge des cultes accorde à la Grande Mosquée de Paris l’autorisation d’apposer la mention halal, si les produits correspondent à son cahier des charges. Plus tard, cette autorisation va être octroyée aux mosquées d’Évry Courcouronnes et de Lyon. Problème, ces trois mosquées assermentées par l’État ont dès le début interprété le Halal. L’État français met la charrue avant les bœufs en accordant des agréments à des labels sans que ces derniers soient reconnus comme tels. Toute personne lambda peut revendiquer que ses produits sont « halal», car le terme n’est ni protégé ni défini au préalable.

Les cahiers des charges des trois mosquées assermentées favorisent davantage l’aspect économique que l’aspect spirituel. Le label de la mosquée de Paris, SFCVH (Société française de contrôle de viande halal), n’oblige aucun contrôle sur place. Il autorise l’électronarcose (électrocution pour immobiliser l’animal) avant abattage et après, fait usage également de l’étourdissement (assommage de la bête avant l’abatage) et accepte la viande séparée mécaniquement (VSM: sorte de fausse viande composée de partie d’os et de cartilages). Le label de la mosquée d’Évry-Courcouronnes, ACMIF (Association culturelle des musulmans d’Île-de-France) revendique le même cahier des charges que la mosquée de Paris. La mosquée de Lyon quant à elle, représentée par le label ARGML (Association rituelle de la grande mosquée de Lyon), se différencie de ses deux compères par l’obligation de la présence de certificateurs sur place. Les trois institutions sont loin derrière au niveau de la rigueur qu’impose les textes religieux au sujet du halal contrairement à certains labels indépendants qui sont intransigeants sur cette question.

Économie vs spiritualité

Constatant l’hégémonie des trois grandes mosquées, certains industriels ont cherché à rentrer dans l’arène. Plusieurs labels de certifications indépendants ont vu le jour. Certains y voyaient une niche pour se faire de l’argent, d’autres voulaient instaurer un cahier des charges rigoureux plus en adéquation avec les valeurs de l’islam. Aucun de ces labels ne bénéficie de l’accréditation de l’État ou d’une quelconque institution religieuse. Cela laisse place à une cacophonie des réglementations, car chacun y va de son propre cahier des charges. Nous pouvons distinguer trois courants de labels qui se distinguent dans le paysage du Halal.

Les « puristes » ont un cahier des charges rigoriste. Ces derniers prônent le contrôle sur place et l’interdiction de l’électronarcose, de l’assommage et de la VSM. On retrouve des labels comme Achahada. Nous comptons également European Halal Services qui est une émanation de l’UOIF (Union des Organisations Islamiques de France).

Les « économico-rigoristes » quant à eux essaient de couper la merguez en deux en trouvant un équilibre entre les motivations économiques et les restrictions religieuses. On ne retrouve qu’un seul certificateur qui cultive cet équilibrisme : AVS (À Votre Service). Ce label est connu pour la rigueur de ses contrôles. Toutefois, sur la question de l’électronarcose, après avoir accepté cette technique, l’association est revenue sur sa décision et interdit toute forme d’assommage. Ce qui a poussé la marque Isla délice à délaisser ce certificateur pour la mosquée de Lyon. AVS certifie toutefois la VSM.

Les « Halalo-progressistes » sont tous les labels qui ont cédé aux volontés économico-industrielles reconnaissant des procédés rejetés par les puristes. Business is business. On retrouve les trois mosquées-labels, ainsi que l’AFCAI, l’Association finistérienne pour la culture arabo-islamique qui a pour client la société Doux qui fournit le fast food KFC. Si le halal doit s’adapter aux contraintes du marché, il ne peut exister comme il est énoncé par les puristes, car ce dernier ne pourrait exister qu’à l’état « artisanal ».

L’Europe à la traîne, l’Asie aux avant-postes

La France est le pays qui abrite un tiers de la population musulmane du Vieux Continent, mais ne détient que 10% à 12% du chiffre d’affaires global européen. L’hexagone a laissé ses voisins s’emparer du marché du Halal chez qui la communauté musulmane est très restreinte. La faute à la République, chez qui la question du Halal crée une cristallisation dans les débats publics et nourrit des fantasmes farfelus. C’est donc un pays comme l’Autriche qui a pris soin de lancer un débat sur une norme moratoire auprès des instances européennes. Une directive européenne qui viserait à imposer l’assommage et l’électronarcose vouerait à faire disparaître les labels dits puristes. Cette timidité française à s’imposer dans les débats européens s’explique en partie par les débats qui existent au sein même des organisations islamiques françaises à ce sujet.

Le marché asiatique quant à lui aborde la question du halal de manière totalement différente qu’en Europe. Cela a permis à des pays comme la Malaisie de rafler les parts dans le marché mondial du halal et de se faire les choux gras. En Asie du Sud-Est, certains pays développent un marché halal global des plus prolifiques. L’Asie et le Pacifique regroupent 60% de la population mondiale musulmane avec plus d’un milliard de musulmans.

La Malaisie s’est dotée de normes claires et précises quelque peu éloignées des puristes. Une seule institution délivre le label halal à savoir le Jakim qui est le tampon éponyme de la Jabatan Kemajuan Islam Malaysia, une académie religieuse transformée pour l’occasion en agence de certification Halal. Nestlé s’est associé à l’État pour créer, dans les années 1980, un référentiel halal mondial, qui lui permettra de pénétrer le marché islamique avec une légitimité et soutien sans faille. Le Jakim n’est pas plus légitime que les trois mosquées-labels, mais ce dernier a su concentrer tous les pouvoirs en lui. Le Jakim est rigoureux quant à la traçabilité et à la qualité de la viande. Quant à l’abattage en lui-même, ce dernier permet l’assommage et l’électronarcose.

Vous l’aurez compris, le marché du halal est un nouvel eldorado que les industriels n’ont pas manqué d’investir. Il laisse place à des débats houleux en France et permet au marché asiatique d’asseoir une suprématie au niveau global. Le marché du Halal est le veau d’or de demain. Et bon appétit bien sur!

Disponible en librairie La Bible du Halal, Lotfi Bel Hadj, Editions du moment, 2015, Paris

 

Mouâd Salhi

 

Mouâd Salhi

Mouâd Salhi

Journaliste pour Alohanews, d'ici et d'ailleurs, passionné par la géopolitique, a un stylo comme épée et comme maître mot la justice.

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